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| | En famille avec les Indiens Puruhuas | |
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| Auteur | Message |
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familleneau

Age : 42 Inscrit le : 15 Jan 2008 Messages : 139 Localisation : angers
 | Sujet: En famille avec les Indiens Puruhuas Jeu 24 Jan 2008, 00:04 | |
| Nous avons partagé avec nos enfants de 6 et 8 ans, en 2005, la vie quotidienne des Indiens Puruhuas du village de Guabug en Cordillère des Andes équatorienne.
Extrait de notre livre A L'ECOLE DES ANDES "Chapitre 4 En famille avec les Indiens Puruhuas"
"Anaëlle et Maëlic sont impatients d’installer leurs affaires et de découvrir ce qui sera leur espace personnel pendant ces deux mois : - Maman, où est-ce qu’on va dormir ? Je voudrais installer mes affaires. - Elle est petite leur maison par rapport à la nôtre. - Eh ! Y’a pas de porte d’une pièce à l’autre ! Manuel nous montre de suite notre chambre ; il s’agit de leur chambre à eux, les parents, qu’ils libèrent pour nous. Ils dormiront avec Maritza, leur troisième enfant, âgée de douze ans, qui nous observe discrètement du coin du salon depuis notre arrivée sans mot dire. - Vous en avez des bagages ! Qu’est-ce que vous transportez là-dedans ? - Des bagages européens ! Nos affaires personnelles, les livres scolaires des enfants, des cadeaux pour vous et des jouets pour la garderie de Guabug. - C’est beaucoup ! Les Equatoriens ne s’embarrassent pas d’autant de choses ! Si nous allions en voyage chez vous, nous aurions un petit sac…
Notre chambre, au sol cimenté et poussiéreux, se situe côté rue, juste à droite de la porte d’entrée. Elle mesure dix mètres carrés et comprend le lit double de Manuel et Andréa. Nous décidons de l’attribuer à Anaëlle et Maëlic. Andréa débarrasse quelques vêtements du lit et se retire discrètement. Nous allons devoir résorber le capharnaüm avant de nous installer. Nos enfants commencent avec plaisir à déballer leurs affaires sur le lit. En guise de table de nuit pour poser ses objets fétiches, nous entassons des cartons pour Anaëlle. Nous trouvons un coffre en bois pour Maëlic. Au plafond, une ficelle ploie sous le poids de nombreux vêtements. Nous y posons nos capes et nos blousons. Au milieu de la pièce, une vieille commode rassemble en vrac les documents de Manuel (papiers, CD, livres…) Nous la poussons dans un coin pour pouvoir poser une natte et un vieux matelas que Manuel va nous chercher. Nous entassons alors à côté nos sacs à dos, ma guitare, les colis de jeux pour la garderie, les chaussures de randonnée. Il n’y a plus de place au sol. Nous allons devoir être organisés pour passer entre le lit des enfants et notre matelas. Gilles se préoccupe sans tarder de fixer au mur correctement la couverture qui isolera notre chambre du salon pour que malgré les bruits dans la maison nous disposions d’un peu d’intimité. Il étend aussi à notre fenêtre donnant sur la rue deux couvertures car déjà des enfants curieux sont là postés à l’ouverture, intrigués par l‘installation des gringos. Nous peaufinerons le reste du rangement demain. Voilà pour notre coin personnel pour notre arrivée ! On entre dans la maison par une vieille porte faite de voliges, ajourée de plusieurs centimètres, donnant sur le salon. A 3500 mètres d’altitude, le froid et l’humidité pénètrent ainsi très rapidement. La température annuelle diurne n’excède pas les douze degrés et la température nocturne descend parfois en dessous de zéro. Sous l’équateur, il n’y a pas quatre saisons comme en France. Toute l’année, les températures sont identiques ; il y a juste une saison des pluies de janvier à juin et une saison sèche de juillet à décembre. Quatre petites chambres, avec pour unique mobilier des lits usagés, complètent le logement. Une ficelle suspendue au plafond reçoit les vêtements Ces chambres donnent toutes sur le salon. Elles sont délimitées par une fine couverture en guise de porte. Dans le coin du salon : un ordinateur. Deux familles en possèdent un à Guabug, dont la famille Caguana. Près de la porte de la cuisine, le réfrigérateur : Andréa y range quelques morceaux de bœuf achetés parfois à Riobamba. Sur la table sont entreposés les multiples cahiers, livres, pinceaux et peintures de Maritza. Sous les cahiers, la peinture s’est renversée. Sur une étagère s’entassent quelques coupes gagnées au football par Manuel. La pièce est carrelée mais ne contient pas d’autre mobilier. Les autres pièces sont juste bétonnées. Au mur trône le diplôme de professeur de Manuel, le portrait d’un président équatorien et un poster géant titré « Dieu est la vie ». Le logement est sobre mais plus sophistiqué que les chozas, maison au toit de chaume et au sol de terre battue. Les Caguana ont en effet des revenus. Andréa fabrique du fromage dans son labo derrière la maison. Manuel est professeur en éducation bilingue au collège de Colta Manjas, à une heure de bus de là. Il gagne 250 dollars mensuels, le salaire minimum équatorien étant de 140 dollars. Gilles balaie le sol poussiéreux de notre chambre avant d’y poser notre matelas sur une natte tandis que j’essaie de déblayer la commode pour y ranger nos objets usuels. Un sacré chantier cette commode. Nous entendons Maritza au salon qui se met à jouer sur l’ordinateur. - Maëlic : On veut aller voir le jeu qu’elle fait ! - Anaëlle : Tu crois qu’elle va nous prêter l’ordinateur ? - Gilles : Il faut lui demander. - C’est fou parce que on vient dans ce village et on trouve un ordinateur et une télévision alors qu’on en a pas chez nous ! - Magie des voyages, non ?
Le froid nous envahit déjà. C’est la fin de la journée. Nous enfilons nos pulls et blousons. Finies les températures clémentes de Quito. En dégustant la colita d’Andréa, nous découvrons la cuisine. La pièce, exiguë et vétuste, se compose d’une gazinière, d’un lavabo et d’un amoncellement de légumes et de céréales sur le petit comptoir. Au sol gisent de nombreux détritus alimentaires. Le seau à compost reste là ouvert près du comptoir, dégageant des odeurs qui n’excitent pas l’appétit. Un carreau de la petite fenêtre située au-dessus du comptoir est cassé. On accède à la terrasse arrière par une vieille porte ajourée elle aussi, faite de voliges et calfeutrée par du papier et du carton. Dans l’unique coin disponible se trouve une petite table autour de laquelle peuvent s’asseoir trois personnes. - Bon, Gilles et Cécile. Voilà notre maison. Soyez comme chez vous. Comment allons-nous faire ? C’est la première fois que nous accueillons des étrangers dans notre maison. On ne sait pas ce dont vous avez besoin ! - Nous n’avons besoin de rien de spécial. Notre projet est de partager votre vie quotidienne et celle de la communauté pendant deux mois. C’est tout ! Comme nous sommes quatre, nous ne voulons pas vous entraîner dans des dépenses supplémentaires et voulons partager les frais de nourriture avec vous. Serait-ce possible d’aller faire les courses ensemble et que nous payions notre part ? - On peut aller faire les courses ensemble comme nous le faisons habituellement au marché de gros et dans la supérette où nous avons un compte à Riobamba. Cela nous convient. Il y aurait aussi éventuellement l’achat du gaz et les factures d’électricité. - Pas de problèmes, Andréa et Manuel ! On partagera avec vous ! Ainsi, en quelques instants, notre organisation mutuelle est prévue. Nos deux familles paraissent sur la même longueur d’ondes. Tout ceci dans la plus grande simplicité. - Nous avons quelques cadeaux de France pour vous. C’est un grand honneur pour nous de vous les offrir en remerciement de votre hospitalité. Voilà tout d’abord les photos de 1992. - Regarde, Andréa, c’est le groupe Pakari qui fêtait l’anniversaire de Gilles ! Je suis là… - Tu portais encore le poncho rouge, Manuel ! (...) La nuit est apparue depuis plus d’une heure et Andréa nous convie à manger la sopa, la soupe équatorienne, composée de pommes de terre toujours auxquelles s’ajoutent parfois choux, carottes et - selon les revenus du moment - un morceau de viande. Premier repas pris en commun dans la petite cuisine. Premiers instants où tout se joue. Le regard, le geste de l’Autre se gravent dans votre cerveau pour vous forger les premières impressions du genre « on devrait s’y habituer » ou « on va être bien là pendant deux mois ». Crucial. C’est dans cette pièce que la famille Caguana passe le plus clair de son temps. Sur la petite table les trois enfants mangent la soupe. Anaëlle et Maëlic sont très sérieux aux côtés de Maritza. Normal, Maritza, Andréa et Manuel les observent. - Il y a beaucoup de morceaux dedans. On est obligés de tout finir sinon ils vont pas être contents ? - Non ! Ils savent que chez nous la nourriture est très différente et ne vous en tiendront pas rigueur. Il ne faut pas que tu aies mal au ventre comme à Ichimbilla quand tu as voulu tout terminer ! Demain, nous dirons à Andréa d’en mettre moins. - Ils mettent de la viande dedans, j’ai pas l’habitude. Nous, nous contentons de dîner avec l’assiette sur nos genoux. C’est là une habitude indienne. Les regards d’Andréa et Manuel nous font comprendre qu’ils aimeraient bien savoir ce que nous venons de dire en français : - C’est curieux de vous entendre parler dans votre langue. On ne comprend rien ! - On ne va pas pouvoir vous offrir la même nourriture que dans votre pays. Cela va être difficile pour vos enfants… Cela doit être si différent chez vous… Comment allez-vous faire ? - Nos enfants ne sont pas difficiles. Nous savions en venant ici que la nourriture serait différente. Nous les avons avertis. Si besoin, nous compléterons votre nourriture par des plats plus proches de notre nourriture habituelle. Et puis, si vous le voulez, nous pourrons vous faire découvrir quelques plats français. - Avec plaisir ! C’est quoi le plat typique chez vous ? - Dans notre région, ce sont les crêpes. Ce soir, comme beaucoup qui vont suivre nous allons le découvrir, le vent est orienté au nord. Le froid nous glace car la petite table et les tabourets où nous nous trouvons se situent juste devant la porte ajourée et le carreau cassé de la petite fenêtre. Nous avions presque oublié que nous sommes à 3500 mètres. Les écarts de température entre le jour et la nuit sont importants, il va falloir s’y habituer "... (...) Nous voici donc désormais au complet les neuf habitants de la maison. Nos deux familles réunies pour ce partage culturel exceptionnel. Nous passerons en effet chaque fin de journée regroupés dans la petite cuisine, à échanger, rire, apprenant à nous connaître au-delà des frontières culturelles. Moments intimes indescriptibles et mémorables. Complicité intense. Nous refaisons le monde, évoquant la France, la dollarisation équatorienne, l’association Puruhuas, Indiens des Andes ou la vie à Guabug aujourd’hui. Le sujet premier à notre arrivée étant bien sûr le montant des salaires en France : - Combien gagnez-vous d’euros dans votre pays ? - Plus de 1000 euros. - Tout ça ! Mais avec cela, je pourrais faire un deuxième étage à ma maison ! - Je pourrai terminer mon épicerie sans faire d’emprunt à la banque. - Oui, mais avec ce que nous gagnons il faut rembourser la banque pour l’achat de la maison, payer les assurances, des impôts… - Pourquoi des assurances ? Vu de Guabug, pourquoi tout cela effectivement ? Difficile d’expliquer à Manuel, Andréa et Sofia que notre vie européenne est ainsi. Ils ne retiennent que le montant des gains des pays riches et pas celui des dépenses. - Combien coûtent vos chaussures de randonnée ? - 90 euros. - Chuta ! ( bon sang !) Le prix d’un costume pour aller à l’école ! - Et un billet d’avion pour l’Equateur ? - 1000 euros. - Chuta ! - Vous allez trouver la vie changée ici par rapport à 1992. Depuis la dollarisation, beaucoup d’hommes sont partis en ville. Il y a moins de mingas qu’autrefois. La corruption à l’Unité Educative (collège, école primaire) est de plus en plus importante. Obscurité totale tout à coup. Nous éclatons de rire et tenons fermement nos assiettes sur nos genoux pour qu’elles ne se renversent pas. Andréa va chercher tranquillement les bougies dans les chambres. Manuel nous rassure : - C’est habituel ici. Des voisins mal intentionnés ponctionnent trop d’électricité sur le transformateur de la rue et nous plongent ainsi dans l’obscurité. Ce n’est pas tout le village qui se retrouve sans éclairage mais seulement notre rue. - Andréa : c’est la rue de Guabug où il y a le plus de profiteurs. C’est pour cela que nous avons autant de coupures. - Alors, rétorque Gilles en blaguant, tu es un profiteur aussi, Manuel ? - Non, moi je ne possède qu’un ordinateur. Andres en possède trois qu’il loue à des étudiants qui ont à peine de quoi payer ce service… Il possède aussi deux appartements en ville qu’il loue. Gilles entend alors un bruit de bus qui démarre chez notre voisin. Il sort pour voir avec Manuel : à sa stupéfaction, le bus éclaire le poteau du transformateur et un homme au prix de mille efforts, en équilibre précaire sur un mur, essaie en vain avec une longue perche de réenclencher le bouton ! Increible. Incroyable.
Bien emmitouflés dans leur duvet, Anaëlle et Maëlic sont exténués. Ils sont l’un à côté de l’autre dans le même lit. Les doudous et autres peluches sont bien au chaud aussi, repères fidèles. Anaëlle nous confie à l’oreille quand nous l’ embrassons : - Je suis contente d’être là. Je vais enfin découvrir la vie à Guabug. C’est une nouvelle vie pour moi. Il fait froid mais on est bien. Demain, on fait quoi ? - On se repose et on s’installe dans notre chambre. Tu vois, nous allons devoir ranger le meuble de Manuel si nous voulons y poser quelques affaires. - Quel bazar il a Manuel là-dedans ! T’as vu pour ranger le linge, ils utilisent cette ficelle au plafond. - Nous allons l’utiliser aussi. - Ah bon ! En nous glissant à notre tour dans nos duvets dans cette chambre où la température n’excède pas les cinq degrés, nous mesurons nous aussi que nous ouvrons là une autre page de notre histoire familiale. La famille Caguana semble simple et sincère. C’est sur cette impression forte que nous nous endormons tout en savourant le calme qui s’est abattu sur la Sierra ".... |
|  | | pascale Modératrice


Age : 48 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 2132 Localisation : Sud Ouest
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Jeu 24 Jan 2008, 11:09 | |
| Très belle rencontre entre deux mondes, et à vous lire, on sent presque les courants d'air froid dans le dos.
Vous nous ferez partager la suite de l'aventure ?  |
|  | | familleneau

Age : 42 Inscrit le : 15 Jan 2008 Messages : 139 Localisation : angers
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Jeu 24 Jan 2008, 12:40 | |
| alors, petite suite des aventures des Neau !
extrait chapitre 5 Vivre à Guabug
(..) " Nous marchons dans Guabug en empruntant les petits chemins poussiéreux, en général encaissés, encadrés de solides murs de torchis avec un passage donnant accès aux maisons. La terre, résidu volcanique, est noire. Ces chemins sont le lieu de passage obligé des troupeaux vers l’alpage à l’aube et au crépuscule. Depuis le XVIème siècle, les Puruhuas sont des bergers. Ils perpétuent la tradition de leurs aïeux, née de l’introduction par les Espagnols du mouton dans les Andes. Les habitants reviennent souvent le soir chargés d’un fagot d’herbes, unique nourriture des cochons d’Inde. Chaque maison possède en effet son élevage de dix ou vingt cochons d’Inde au fond de la cour. C’est la principale viande consommée. A côté de cet élevage, il y a toujours aussi l’emplacement pour attacher, le soir, vaches, moutons et ânes. A la saison sèche, le vent balaie violemment la poussière qui vient picoter directement les pupilles. Les Indiennes ont trouvé le remède à cela en se cachant continuellement le visage avec leur poncho. Ceci n’empêche pas les nombreux soucis d’affections ORL. A la saison des pluies, ce ne sont que des chemins de boue. Voilà sans doute pourquoi les Puruhuas vivent éternellement en bottes. Les petites sandales bleu foncé ne servent aux femmes que pour descendre en ville. Le village, situé à 3500 mètres d’altitude, contient 1500 habitants, répartis dans le bourg et dans de minuscules hameaux à plusieurs kilomètres de là. Il est bâti à flanc de montagne. C’est le dernier village de cette importance, après la grosse bourgade de San Juan, avant la montée au Chimborazo. On ne trouve plus ensuite que de petits hameaux dispersés dans le paramo. Nous arrivons sur la place de l’église puis devant la salle communale. Il y a en ce lieu au minimum trois réunions le soir par semaine. Les villageois y font aussi des fêtes. C’est une énorme bâtisse : il faut de la place pour accueillir régulièrement deux cents ou trois cents habitants ! Sur le toit de la salle, un haut-parleur diffuse quotidiennement les nouvelles de la communauté (décès, manifestations, appel à réunions…) ou interpelle ceux qui ont reçu un appel téléphonique. Ce sont les villageois, à tour de rôle, qui tiennent ces permanences de haut-parleur à partir de 18 heures : - Compañeros, compañeras ! Nous appelons Madame Andréa Caguana au téléphone, s’il vous plaît ! - Compañeros, compañeras, à 20 heures ce soir à la salle communale, réunion de l’association de la Coopérative Santa Teresita ! - Compañeros, compañeras, réunion ce soir à 20 heures pour le projet de minga de nettoyage des chemins de samedi prochain ! Venez nombreux ! - Compañeros, compañeras, demain minga d’adduction d’eau potable à 8 heures. Ce système de communication est de règle dans toutes les communautés indiennes. Lorsque le message au haut-parleur commence, chacun sort de sa maison et écoute pour savoir s’il est concerné. Eh oui, depuis deux ans, Guabug a un standard de téléphone dans une salle du collège, ouvert chaque soir entre 18 et 21 heure. Les liaisons téléphoniques sont très souvent coupées pendant plusieurs semaines… Sofia reçoit ainsi de Quito quelques nouvelles d’Hector.
Imaginez Guabug à 20 heures, plongé déjà dans l’obscurité depuis 18 heures. Le froid enveloppe le village, parfois les brouillards aussi. L’atmosphère est mystérieuse. Chaque famille dîne tôt - pour celles qui ont de quoi dîner - car les villageois se lèvent entre quatre et six heures du matin. Les tiendas (épiceries) sont encore ouvertes, diffusant un éclairage feutré sur leur pas de porte. Quelques jeunes jouent au ballon sur le stade du collège. Les bus ont arrêté de passer avec leur Klaxon tonitruant. La nuit s’installe dans la Sierra. Elle nous enveloppe. Certains hommes se déplacent en titubant. Quelques femmes bien emmitouflées dans leur poncho rentrent encore des hauts plateaux avec leur pioche ou leur tas d’herbes sur les épaules et dirigent leur troupeau. Les habitants marchent dans les rues boueuses et non éclairées en enjambant sans faire d’erreur un caniveau, un trou ou une flaque d’eau. Ils semblent se mouvoir dans cette obscurité avec aisance. Nous, les Européens, ne nous déplaçons qu’avec notre lampe. Quelle magie, au détour d’une ruelle obscure, de croiser un villageois qui nous salue ( il nous a reconnu, avec notre éclairage ! ) et qui disparaît aussi vite qu’il est apparu ! Quelle frayeur aussi, lorsque les chiens errants nous surprennent par leur aboiement ! Un soir, je me dirige seule vers la salle communale pour une réunion de l’Association des femmes et, toute à mes pensées, je pousse un cri lorsque des chiens aboient et me barrent le chemin. C’est un vrai concert qui transperce les oreilles. Les propriétaires surgissent de leur maison et les font taire. Ils sourient en douce de la gringa qui s’est fait surprendre. Chacune de nos sorties nocturnes nous laisse ainsi cette impression étrange d’être infiniment petits dans la Sierra. Nous nous plaisons à regarder alors avec les enfants les petites lumières vacillantes de Chobol, le hameau situé sur l’autre flanc de la montagne, en face de notre maison. Les réunions dans la Sierra c’est tout un programme. L’heure fixée peut être décalée de une ou deux heures avec l’heure réelle. Il fait froid dans la salle. Les hommes glissent leurs mains sous leur poncho. Le secrétaire de séance prend la parole : - Compañeros, compañeras, aujourd’hui nous devons parler des achats à effectuer pour repeindre cette salle communale. Nous avons fait faire des devis à Riobamba. Quelqu’un n’est-il pas d’accord avec ces travaux ? - Moi. Je pense qu‘il est plus urgent de repeindre le jardin d’enfants… - Quelqu’un d’autre ? - Compañeros, compañeras, je suis d’accord pour ces travaux mais est-ce que je pourrais attendre pour payer ma part ? Je n’ai pas vendu ma vache comme prévu. Chacun donne tranquillement son point de vue pour parvenir au consensus général. Cela peut emmener les participants jusqu’à l’aube. Alors on peut comprendre l’endormissement de certaines femmes à minuit lors des réunions communautaires. Avec leur chapeau puruhua, elles se cachent les yeux, leur poncho remonté jusqu’au nez. Elles ne sont pas reconnaissables et peuvent ainsi s’assoupir sans être repérées. Parfois, l’un des dirigeants passe dans les rangs et avec beaucoup d’humour donne une petite tape sur le chapeau ou - encore plus drôle - écrit sur la petite partie des joues non dissimulée par le chapeau à l’aide d’un marqueur. Hilarité générale ! C’est un sujet de gag entre Andréa et moi pendant les réunions. Je lui emprunte son chapeau, son poncho, me blottit dans ma chaise et me cache de la même manière. Nos voisines rient aux éclats." (...)
(...) "Arrêt sur image pour Maria, ma fidèle amie depuis 1992. Nous nous sommes rencontrées en 1992 à la Coopérative Santa Teresita lors de nombreuses mingas, les chantiers collectifs. Gilles travaillait avec les hommes et moi avec les femmes. A force de creuser ensemble ce fossé pour poser les canaux d’irrigation en eau potable, nous avons échangé ensemble, ri ensemble. Ce chantier de treize kilomètres de long occupa les villageois pendant six mois chaque samedi. Combien d’heures passées en regards et en échanges complices ? Nul ne le sait. En amitié, c’est bien connu, on ne compte pas. Tes parents, Maria, vivent toujours dans une choza de Santa Teresita. Toi, tu vis à Guabug avec ton mari, ton bébé Maria de neuf mois, ton garçon de onze ans né d’un père qui ne l’a pas reconnu. Tu as perdu en 2005 ton second fils de huit ans qui est tombé et dans une quebrada ( ravin typique de la Sierra ). Aussi, lorsque nous arrivons à Guabug en mai, c’est tout naturellement que nous allons chez toi ; tu es encore très attristée par ce décès. Ta maison se situe en haut du village, dans le quartier des familles démunies. Dans la cour, une choza avec l’élevage de cochons d’Inde. Il y a beaucoup de boue, l’eau ruisselle car c’est relativement pentu. La maison est faite de parpaings mais non terminée faute de moyens. L’électricité est là. Le sol est en terre battue. Trois petites pièces la composent. Pour tout mobilier, une table, trois chaises, deux planches en guise de sommier mais pas de gazinière ni de réfrigérateur. Une petite télévision est là quand même, constamment allumée et montrant les éternelles séries policières américaines… La radiofonica (radio provinciale bilingue quetchua-espagnol) de Riobamba diffuse aussi infos et musiques en quetchua. Comme chez Manuel, les portes sont faites de voliges ajourées d’au moins dix centimètres. En guise de fenêtres, ce sont de vieux plastiques ou des couvertures qui obstruent les ouvertures. - Cécilita, s’il te plait, offre-moi une fenêtre ! Regarde-là celle-ci. J’ai très froid dans ma maison. Ma petite Maria est toujours grippée. Je n’ai pas de quoi lui offrir des médicaments. - Maria, on ne peut pas offrir des fenêtres à tous les villageois. Comment expliquer sans froisser que même si nous avons eu de l’argent pour payer le billet d’avion pour venir jusqu’ici, nous ne sommes pas distributeurs d’argent à l’infini. Ces demandes nous mettent mal à l’aise. - Cécilita, s’il te plait, donne-moi tes chaussures de randonnée. Elles sont toutes neuves. Combien elles coûtent ? - 90 dollars ! - Mon Dieu ! C’est le prix d’une belle fenêtre ! Nos enfants sont très attentifs à sa demande, de retour à la maison : - Maman, pourquoi vous ne voulez pas lui offrir cette fenêtre ? Tu as vu comment le vent passe par là ? - Parce que tu sais comme moi que nous comptons de près notre argent depuis le début du voyage et que nous avons économisé depuis dix ans pour nous offrir cette aventure. Te rappelles-tu tous les sacrifices que l’on a fait l’an passé pour boucler le budget ? - Oh oui, je m’en rappelle ! Aucune sortie en ville payante ! Pas de nouveaux jeux ni de nouveaux livres ! Mais quand même Maria elle a froid dans sa maison avec ses fenêtres qui laissent passer le vent ! Nos économies d’Occidentaux ne sont rien comparées à la détresse dans la Sierra, nous le savons bien. Nous sommes mal à l’aise pour répondre à Maria. C’est un paradoxe, assurément. Pour les villageois, nous sommes là, donc nous sommes fortunés. Là encore, comme chez Manuel, est-ce te rendre service, Maria, que de t’offrir cela en cadeau ? Nous détestons l’assistanat. Nous préférons œuvrer dans un travail de fond pour que tous ceux, comme toi, qui survivent dans cette misère aient un travail digne tel que le projet de restaurant solidaire que l’Association Puruhuas, Indiens des Andes soutient. Mais assurément ces demandes nous dérangent. Nos enfants sentent l’injustice profonde qui règne sur notre planète mais aussi notre impuissance : - C’est pas normal qu’elle n’ait pas d’argent pour payer sa fenêtre, Maria, alors que l’haciendado de Santa Lucia a 500 hectares, un troupeau de 50 vaches, un tracteur, des ouvriers. Pourquoi ? Dans leurs conversations les comparaisons de niveaux de vie vont bon train : - Chez Aurélio, c’est un peu moins pauvre que chez Maria car il a une plus grande télévision ! Par contre, le sol est aussi en terre battue. - Chez Maria, il faut ranger tout le bazar sur le lit pour pouvoir s’asseoir autour de la table. Tu te rappelles, son bébé toussait beaucoup, avec le nez coulant et elle marchait à quatre pattes dans la terre battue, les pieds nus alors qu’il faisait très froid ! Nous on avait nos gros blousons d’hiver comme tous les jours à Guabug et elle, elle était pieds nus ! - Par contre, José il est riche. Sa maison a des bonnes portes et il a même un canapé ! - D’accord, mais les plus riches dans tout ça c’est Carlos et Lucrécia. T’as vu ? Ils ont vingt ouvriers et une servante, un grand hôtel et le plus grand magasin de fleurs de Quito ! - Plus encore Carlos qui fait construire son immeuble à huit étages. Il va même payer un ascenseur ! Des discussions comme cela, nous en avons eu bien d’autres. Très concrets les enfants." (...) |
|  | | Yann Yann


Age : 36 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1908 Localisation : Marseille
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Jeu 24 Jan 2008, 19:22 | |
| Bien sympa tout ça ... J'aime aussi observer mes enfants en voyage. Ils appréhendent les choses bien différemment de nous. Je suis complètement en accord avec tes principes de l'assistanat...cela me rappelle un proverbe chinois qui résume bien l'idée que je m'en fait.. Si tu veux nourrir un homme un jour, donne-lui un poisson; si tu veux le nourrir tous les jours, apprends-lui à pêcher." Merci pour votre récit bien agréable à lire. _________________ L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. www.yannsenant.com |
|  | | Alan

Age : 53 Inscrit le : 09 Mar 2007 Messages : 1644 Localisation : Nice Côte d'Azur .......
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Ven 25 Jan 2008, 17:05 | |
| Oui, j'ai pris la peine de prendre le temps de lire posément ces pages de votre livre qui je le pressentais seraient prenantes ..... On ne dira jamais assez combien il est important d'écrire, à sa façon, les récits de ses voyages ...... en une journée, passer de l'Equateur à la Thailande, pour ensuite faire un tour en Ethiopie puis dans les Moluques, c'est un des plaisirs de ce forum qui comprend en outre de sacrés conteurs ...... Sur l'assistanat c'est à chacun de faire selon ses envies ..... pour ma part à chacun de mes voyages je privilégie quelques cas que j'aide au hasard des rencontres et des émotions contractées ..... même si je sais qu'il y a une part d'injustice, mais personellement je fonctionne ainsi ..... _________________ Alan
"Voyageurs égarés dans ces contrées inviolables, gardez vous des étonnements et des surprises; vous avez atteint le domaine des merveilles, la terre qui reçut la visite des dieux " Roland Meyer - Sarami , danseuse cambodgienne
www.taiderpourlase.com |
|  | | pascale Modératrice


Age : 48 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 2132 Localisation : Sud Ouest
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Ven 25 Jan 2008, 18:51 | |
| | Alan a écrit: | On ne dira jamais assez combien il est important d'écrire, à sa façon, les récits de ses voyages ...... en une journée, passer de l'Equateur à la Thailande, pour ensuite faire un tour en Ethiopie puis dans les Moluques, c'est un des plaisirs de ce forum qui comprend en outre de sacrés conteurs ...... |
C'est vrai que la diversité des styles est intéressante. Dans chaque carnet, on y lit des émotions vives et les difficultés aussi qu'engendrent parfois ces voyages. Et dans chaque récit, on y voit au travers des mots la sensibilité de celui qui les a écrits. On pourrait imaginer un jour faire tous un même voyage, dans les mêmes conditions et à la même époque .... et lire ensuite des carnets tellement différents.
Un point commun entre tous (entre autres) les voyages ouvrent les yeux et l'esprit comme aucune autre expérience.
Sacrées questions que te posent tes enfants, Cécile, quant à l'achat de la fenêtre !!! Le rôle de "l'adulte" est souvent bien difficile. |
|  | | Yann Yann


Age : 36 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1908 Localisation : Marseille
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Ven 25 Jan 2008, 19:23 | |
| | Citation: | Le rôle de "l'adulte" est souvent bien difficile.
|
Oui. Etre parent c'est tout un art. On est partagé entre la parole protectrice et celle qui doit rendre autonome. Protéger sa chair pour s'en détacher, c'est paradoxal....Mais c'est ça aussi être un papa. Poser une colle pour amener une réflexion. Proposer des situations absurdes. Adopter un discours antinomique, de manière à les enrichir intellectuellement. Laisser les enfants se faire un avis tout en les accompagnant... Nous sommes les racines du petit arbre qui deviendra grand. Nous nous devons d'expliquer, d'éclaircir les ombres, se servir d'une situation innatendue pour leur apprendre à réfléchir...pédagogie de la mouche, je suis un fervant défenseur de cette pratique.
C'est ce que fait la famille Neau avec ses enfants, je pense.
Mon post est peut être un poil hors sujet...quoi que...
Sur Tashi delek, on est libre !!! _________________ L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. www.yannsenant.com
Dernière édition par le Ven 25 Jan 2008, 19:43, édité 1 fois |
|  | | pascale Modératrice


Age : 48 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 2132 Localisation : Sud Ouest
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Ven 25 Jan 2008, 19:29 | |
| | Citation: | | Sur Tashi delek, on est libre !!! |
Alors si c'est toi qui le dit ....
Je partage complètement ta réflexion sur le rôle de l'adulte, du parent, mais j'ai peur que si on y pense trop, on prend peur, peur de se planter. J'avoue que j'ai surtout pratiqué l'instinct pour faire grandir mes "petits". Mais ce n'est peut-être pas antinomique avec ta pensée . |
|  | | Yann Yann


Age : 36 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1908 Localisation : Marseille
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Ven 25 Jan 2008, 19:50 | |
| Le guide " Elever un enfant en 10 leçons " n'existe et n'existera jamais. Parce que la pédagogie est un art, point de science. Elle fait donc appel à ce (ou ceux )qui nous a nourri intellectuellement. L'instinc n'est donc pas si instinctif que ça.... la seule richesse d'un parent c'est la faculté de s'adapter. J' y crois fort. _________________ L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. www.yannsenant.com |
|  | | pascale Modératrice


Age : 48 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 2132 Localisation : Sud Ouest
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Ven 25 Jan 2008, 19:58 | |
| Le seul bouquin que j'ai lu sur l'éducation, c'est "Tout se joue avant 6 ans" .... et mes enfants avaient tous passé l'âge Finalement, je ne l'ai jamais terminé  |
|  | | Alan

Age : 53 Inscrit le : 09 Mar 2007 Messages : 1644 Localisation : Nice Côte d'Azur .......
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Ven 25 Jan 2008, 20:01 | |
| Moi j'ai pas eu d'enfants, alors " je m'en lave les yeux ..... "  _________________ Alan
"Voyageurs égarés dans ces contrées inviolables, gardez vous des étonnements et des surprises; vous avez atteint le domaine des merveilles, la terre qui reçut la visite des dieux " Roland Meyer - Sarami , danseuse cambodgienne
www.taiderpourlase.com |
|  | | familleneau

Age : 42 Inscrit le : 15 Jan 2008 Messages : 139 Localisation : angers
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Sam 26 Jan 2008, 01:19 | |
| Et bien, ça réfléchit dur chez TD ! Ce second extrait n'était pas que pour parler d'assistanat mais aussi pour montrer que nos enfants nous ont bougrement ouvert les yeux pendant ce voyage. Nous avons retrouvé, nous les parents, nos regards d'enfants dans ces petits détails quotidiens et ça c'est génial ! Et puis pour varier les thémes, voilà celui de la rando en famille.Extrait :
chapitre 9 "Taita Chimborazo Taita Cotopaxi " "Marcher est l’un de nos passe-temps favoris. Nos vacances françaises se déroulent principalement en montagne où nous randonnons. Les enfants y sont habitués, nous marchons à notre rythme, n’hésitant pas à nous arrêter pour observer animaux, oiseaux, fleurs ou paysages… Nous habitons en pleine campagne et empruntons fréquemment le chemin qui passe devant notre maison et rejoint, en contrebas des coteaux, la rivière du Layon. C’est alors un réel plaisir commun. (...)Alors, vivant à Guabug au pied du Chimborazo et pouvant le contempler presque tous les jours, il nous est apparu très naturel de grimper sur ses flancs ! Pas n’importe comment évidemment. Nous sommes suffisamment habitués à la haute montagne pour savoir qu’elle se mérite et qu’il faut une condition physique excellente pour s’acclimater aux divers paliers d’altitude. Aussi grimpons-nous jusqu’au deuxième refuge du Chimborazo (5000 m) quatre semaines seulement après notre arrivée dans le pays, dont deux semaines passées à 3500 mètres à Guabug. Les montées régulières au hameau de Santa Teresita, situé à 4100 mètres, constituent un bon entraînement.
Taita Chimborazo veille à l’existence des Indiens Puruhuas. Une légende dit que les Puruhuas ont été engendrés par l’accouplement des deux volcans Chimborazo et Tungurahua. Chaque élément de la nature est profondément respecté par les Indiens, habité par un esprit bon ou mauvais. Ces cimes enneigées à 6310 mètres attirent souvent des nappes de brouillard. Sur les flancs aux tons ocre des pierres volcaniques, la végétation est quasiment inexistante. Sur le paramo, en contrebas, le vent balaie la poussière des chemins isolés. Nous nous plaçons sur la route menant au Chimborazo. Anaëlle et Maëlic tendent allègrement le pouce. Cela les amuse beaucoup ! Logique, nous ne faisons pas cela en Europe ! Nous sommes alors pris en stop par un bus jusqu’à l’entrée du parc (4200 mètres). L’imaginaire de nos enfants est soumis à rude épreuve car ils s’approchent progressivement de Taita Chimborazo dont ils ont tant rêvé depuis la France ou depuis le village de Guabug ces trois dernières semaines. A mesure que nous nous en approchons, il s’impose à nous. Il comporte trois pics enneigés de taille décroissante, très reconnaissables. La roche grise volcanique sur le bord de la route est striée par les pluies diluviennes, procurant de nombreux sujets photographiques à Gilles. En examinant la coupe du talus on aperçoit les diverses couches de lave des irruptions passées. De gigantesques blocs de rochers gisent là, taillés de formes multiples, accentuant l’aspect lunaire du paysage. Avant de descendre du bus, nous repositionnons cagoules, bonnets, capuches et gants et faisons le briefing à l’équipage à propos des conditions climatiques difficiles que nous allons rencontrer, surtout le vent. - L’important, c’est le mental ! est la phrase fétiche de Gilles, reprise bientôt par Maëlic. Nous avons à peine posé les pieds au sol que nous recevons une gifle signée de monsieur le vent : - J’peux pas avancer, je recule ! - On va prendre notre temps et tourner nos visages du côté où le vent ne fouette pas ! - Impossible, papa ! Il fouette de partout ! - Qui veut être aventurier quand il sera grand ? - Euh… Ben moi, j’voulais, mais aventurier là où il fait beau ! Sur ce plateau désertique où rien ne retient les forces décuplées de notre ami le vent, nous avançons à pas de fourmi, comptant le nombre d’heures ou plutôt de jours qu’il nous faudra avec nos chérubins pour parcourir les huit kilomètres qui nous séparent du premier refuge… Anaëlle, légèrement enrhumée et mal réveillée, n’apprécie pas notre conception de l’Aventure ce jour-là ; elle avance douloureusement, cachée à l’abri de la cape de Gilles et grommelant. Ce n’est pas la forme pour elle. Nous ne sommes pas là pour les dégoûter. Un équipage doit s’adapter au contexte, alors nous décidons de ne pas parcourir ce trajet de huit kilomètres à pied dans ces conditions démoniaques et nous tendons le pouce tout en avançant-reculant. « Trois pas en avant, trois pas en arrière », la chanson nous motive… (...) Attendre, toujours attendre en voyage. Un gentleman équatorien de Riobamba a pitié de nous et son véhicule est réellement le bienvenu : - Des enfants ici ? - Nous vivons en bas au village de Guabug, près de San Juan ! - C’est un village indien , non ? - Si ! - Estan locos ! (vous êtes fous !) Les citadins de Riobamba métis sont bougrement étonnés de nous voir installés à Guabug parmi les Indiens. Chacun son point de vue ! A l’abri du pick-up qui nous transporte, notre fille reprend son souffle et des couleurs. A l’intérieur du véhicule, l’atmosphère est tout autre, nous avons l’impression d’être désormais dans une bulle climatisée ! Anaëlle peut de nouveau contempler les neiges éternelles de Taita Chimborazo et rêver… Nous montons progressivement les 600 mètres de dénivelé sur la piste cahoteuse. Sur ses bords demeurent des plaques de neige. Au premier refuge, à 4800 mètres, le vent est moins violent car nous sommes désormais abrités par l’ultime paroi rocheuse du volcan. On observe à loisir des vigognes et leurs petits, cherchant leur maigre nourriture dans ce désert. 3000 vigognes, en effet, ont été réintroduites dans le Parc. Face à nous, à l’infini, les Andes nous offrent leurs crêtes majestueuses. Sublime. Nous poursuivons notre montée à pied, en direction du deuxième refuge (5000 mètres). La roche volcanique accumulée en petits ou gros blocs est de couleur ocre ; parfois une plante verte pousse, seule au milieu du néant. Nous ne distinguons plus le vert du paramo à l’horizon, seulement le ciel bleu et les cimes ocre ou grises des Andes… Magie des couleurs. La pente est raide. Les enfants prennent conscience de la raréfaction de l’oxygène que leur impose l’altitude. Apprentissage de l’effort régulier sans emballement, telle est toujours notre devise. Acclimater son corps, ne pas le brusquer, c’est primordial. Faire des pauses lorsque le besoin s’en fait sentir. Nos enfants avancent tranquillement, confiants en nous. Ils savent que nous avons effectué de nombreuses marches d’altitude dans nos précédents voyages et que nous tâchons d’éviter les embûches de la randonnée en altitude. A aucun moment ils ne doutent de notre navigation. Je marche devant, avec Anaëlle qui désormais est requinquée comme une gazelle et joue avec les glaces du torrent gelé. - Ça me rappelle la classe de neige avec l’école ! - Sauf que tu n’étais pas à 5000 mètres et qu’il devait y avoir des remonte-pentes… - Maman ! Regarde les deux vigognes comme elles galopent sur les rochers ! - Ce doit être un mâle courant après une femelle, vu leur course effrénée ! - Ou alors ils montent plus haut vers ici pour chercher de la nourriture ? Magie de la nature. Le temps suspend son vol pour nous. Nous les observons. La meilleure récompense du randonneur n’est-elle pas la vue qu’il contemple à l’arrivée au sommet ou au col ? Pendant ce temps, plus en arrière, Gilles fait le choix d’effectuer les derniers cent mètres avec Maëlic sur les épaules car c’est au tour de ce dernier d’avoir une baisse d’énergie. Un exploit pour Gilles à une telle altitude ! Je demande alors à Anaëlle de se mettre à l’abri d’un gros rocher et de m’attendre. Je rebrousse chemin à la rencontre des deux gars et soulage Gilles du sac à dos. Le vent redouble de force sur les derniers mètres, nous forçant à une extrême vigilance de notre propgéniture. Il faut une bonne dose de motivation pour poursuivre. L’arrivée sur le terre-plein du refuge est bienvenue. Nous nous glissons à l’intérieur pour dévorer tout de suite notre pique-nique salutaire et boire un maté de coca très tonifiant. Nous quittons nos manteaux et nous nous reposons de cet effort physique intense. Nous regardons par les fenêtres le spectacle environnant. - Bienvenidad al Refugio Whimper, les Neau ! - Anaëlle : on y est arrivés, nous en famille ! A 5000 mètres ! - Maëlic : à pied, nous avons dépassé l’altitude du mont Blanc ! Je n’en reviens pas ! - Les enfants, on vous félicite bougrement d’avoir poussé jusqu’ici. On est fiers de vous. Vous en voyez beaucoup vous des enfants de votre âge ici ? - Ben non ! - C’est comme cela pour les vrais alpinistes ? - Encore plus dur car ils montent au sommet enneigé, à 6300 mètres, et plus tu grimpes moins tu possèdes d’oxygène… - Alors je ferai alpiniste quand je serai grand ! Ils inspectent les alpinistes en tenue de grimpée qui se reposent dans le salon du refuge. Ils visitent avec étonnement le lieu : - C’est là qu’ils dorment les alpinistes qui vont jusqu’au sommet ? - Oui ! -Y’a pas de chauffage ! (...) Les enfants reçoivent alors avec fierté l’autocollant mythique du refuge qui ira attester leur ascension sur leur journal de bord. Bravo ! (...) Qui ose prétendre en France que les enfants n’aiment pas marcher ? Les enfants aiment faire ce qu’on leur propose avec attrait. Il suffit d’y trouver un intérêt particulier et d’expliquer pourquoi on le fait. Il faut leur apprendre à marcher tranquillement, tout en observant la nature environnante. Il faut leur trouver des buts à la marche : des ruines, un paysage, des animaux, un spectacle naturel… Nous randonnons toujours avec nos jumelles et le guide de repérage des oiseaux dont ils connaissent parfaitement le mode d’emploi. Ce livre est en permanence sur notre table de cuisine avec les jumelles car de notre baie vitrée, nous observons de nombreux oiseaux, écureuils, quelques lapins et lièvres et parfois des chevreuils.
En marchant, nous nous arrêtons à chaque fois qu’ils s’émerveillent de la Pacha Mama, la Mère Nature. Nous prenons notre temps. Une manière de la respecter, de la découvrir et de la connaître. Randonner est pour eux naturel.".... |
|  | | Alan

Age : 53 Inscrit le : 09 Mar 2007 Messages : 1644 Localisation : Nice Côte d'Azur .......
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Sam 26 Jan 2008, 08:29 | |
| 5000 m ..... des hauteurs qui me sont interdites .... ! incroyable de pouvoir avec deux " bouts " marcher aussi haut ..... des vigognes à cette altitude ... ? je ne pensais pas qu'elles pouvaient vivre aussi haut également .....
Oui, observer la nature ou qu'elle soit ...... je suis à l'hôtel pour mon travail à Nice, et en buvant mon café j'écoute attentivement les vocalises du perroquet gris du Gabon, avec sa belle queue rouge, qui a élu domicile depuis deux ans chez nous ...... que du bonheur avec la lecture de vos récits ce matin ..... ! _________________ Alan
"Voyageurs égarés dans ces contrées inviolables, gardez vous des étonnements et des surprises; vous avez atteint le domaine des merveilles, la terre qui reçut la visite des dieux " Roland Meyer - Sarami , danseuse cambodgienne
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|  | | pascale Modératrice


Age : 48 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 2132 Localisation : Sud Ouest
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Sam 26 Jan 2008, 08:35 | |
| | Alan a écrit: | Oui, observer la nature ou qu'elle soit ...... je suis à l'hôtel pour mon travail à Nice, et en buvant mon café j'écoute attentivement les vocalises du perroquet gris du Gabon, avec sa belle queue rouge, qui a élu domicile depuis deux ans chez nous ...... que du bonheur avec la lecture de vos récits ce matin ..... ! |
Je bois le mien en regardant les deux petites grenouilles vertes qui ont élu domicile sur la fenêtre de mon bureau ...  |
|  | | Alan

Age : 53 Inscrit le : 09 Mar 2007 Messages : 1644 Localisation : Nice Côte d'Azur .......
 | Sujet: Re: En famille avec les Indiens Puruhuas Sam 26 Jan 2008, 08:57 | |
| C'est certainement ce qui nous réunit sur Tashi delek .... prendre le temps d'observer ce qui nous entoure, de faire en sorte que celà motive nos rêves d'enfant et surtout d'en retirer ce qui donne un sens réel à nos vies .... une certaine passion des autres et de leurs motivations à rester tels qu'ils sont, sans renier leurs origines qu'elles quelles soient afin d'enrichir les autres ..... _________________ Alan
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