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| | Chez les Dayak Iban du Kalimantan Ouest, Indonésie, 2001 | |
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| Auteur | Message |
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M.Fred

Inscrit le : 19 Mar 2008 Messages : 25
 | Sujet: Chez les Dayak Iban du Kalimantan Ouest, Indonésie, 2001 13th Avril 2008, 9:21 am | |
| Voilà, un carnet de plus, sans doute mon préféré... D'après ce que j'ai compris, sur ce forum, les pro-Lombok et les pro-Bornéo s'affrontent sans pitié... Je ne voudrais surtout pas donner l'impression d'être un pro-Bornéo. Le Kalimantan Ouest est une région rude, difficile d'accès et très peu touristique... A vrai dire, dans les villages, je n'ai jamais entendu parler que de missionnaires. Les gens sur place ont toutes les peines du monde à croire que je ne sois pas un pasteur protestant en mission... Cet isolement ne signifie malheureusement pas que la nature y est intacte... le paysage est verdoyant, certes, mais la forêt primaire est pratiquement entièrement détruite, à part quelques ilots qui subsistent de ci de là au sommet des montagnes...
Mais trève de parlotes... nous sommes en 2001 (et pas en 2003 comme j'ai pu l'écrire!), je venais d'arriver à Bornéo...
Chez les Ibans du Kalimantan Ouest, Indonésie (2001)
BORNEO, ENTRE MYTHE ET REALITE
Bornéo ! Les Indonésiens ont encore plus peur de cette île que les occidentaux. On dit des habitants qu’en plus d’être des coupeurs de têtes, des cannibales et des sauvages, ils maîtrisent la magie noire la plus dangereuse qui soit ! Les femmes notamment, capables d’envoûter les hommes à jamais comme de leur faire payer cher leurs infidélités ! Un chauffeur de taxi de Jakarta me confiait, inquiet, qu’il n’oserait jamais épouser une femme dayak, un de ses amis avait eut cette idée étrange, et lorsqu’il avait voulu divorcer, un maléfice, lancé par sa femme, lui avait fait perdre un bras et un œil… et que dire de la faune : les moustiques, les araignées, les serpents y seraient beaucoup plus gros qu’à Java, beaucoup plus féroces ! Autant le dire tout de suite, cette réputation est largement usurpée. Certes, les mœurs locales au Kalimantan sont parfois rudes, les fréquents incidents interethniques ayant prouvé que pour certains dayaks, le souvenir de la chasse aux têtes était encore vivace. Mais le Kalimantan est loin d’être la terre de danger qu’elle a peut-être été voilà un siècle, et le voyageur désireux de s’y rendre n’a pas à s’inquiéter outre mesure, pourvu qu’il soit prêt à endurer un confort rudimentaire et les obstacles liés au sous-développement des infrastructures touristiques.
Pour ma part, je venais de louer une piaule dans un quartier populaire à Pontianak, au Kalimantan Ouest, lorsque l’idée germa d’aller faire un tour chez les Ibans du centre de Bornéo. Dayak n’est qu’un exonyme qui désigne en réalité des dizaines de sous-groupes pourvus de langues et de coutumes différentes. Les Ibans, les fameux Dayaks des mers, sont juste un de ces groupes aux côtés des Kayan, des Kenyah, des Ngaju, des Banyuke… etc. Certains de ces groupes, une minorité, étaient en effet des chasseurs de têtes, les autres subissaient juste cette tradition macabre. Les Ibans, notamment, étaient sans doute des Dayaks des plus belliqueux. Aujourd’hui encore, au Kalimantan Ouest, ils sont respectés par leurs confrères pour la vivacité de leur culture traditionnelle malgré la modernisation. Pourtant, les Ibans sont minoritaires au Kalimantan Ouest. Les Dayaks les plus nombreux appartenant au groupe Kanaytn, un groupe paradoxalement très peu étudié du fait de leur acculturation prononcée : les ethnologues occidentaux recherchaient principalement des sociétés pures, vierges de toute corruption par des groupes seconds. Aussi, les Kanaytn furent ignorés jusqu’au début des années 80. Seuls les évangélistes, pourtant chargés de détruire leurs traditions, s’y intéressèrent un tant soit peu.
DE PONTIANAK A NANGAHBADAU
Je ne savais pas toutes ces choses lorsque je décidais de partir pour Nangahbadau, à 900 km de Pontianak. Une voisine avait remarqué que son père, un Iban, avait fait forte impression sur moi. Le petit homme, tout en muscles, tatoué de la tête aux pieds, s’était comporté à l’inverse de ce à quoi les Indonésiens m’avaient habitué : timide, il avait évité mon regard, et n’avait répondu à ma tentative d’entamer la discussion que par de vagues paroles prononcées à mi-voix. Désireux d’en savoir plus, j’avais interrogé la jeune femme et évalué la possibilité d’un voyage jusque dans son pays. Un voisin se proposa de m’aider à trouver un bateau de marchandises en partance pour Putussibau, à trois jours de là, à 1000 km en amont. Après une journée passée à préparer cette expédition, je grimpais sur un rafiot pétaradant (En Indonésie, les transports terrestres, aquatiques ou aériens pétaradent plus souvent qu’à leur tour!), non sans avoir négocié le prix, environ 2 euros, repas inclus. Au départ de Pontianak, j’étais le seul passager, le seul occidental (bien sûr) avec un équipage de Malais rentrant au bercail dans leur village natal.
Jusqu’à Sintang, à 500 km de là, le Kapuas était large de plusieurs centaines de mètres et très construit. Les berges du grand fleuve étaient parsemées d’habitations lacustres, de pontons et d’entreprises diverses. On croisait de nombreuses embarcations qui descendaient vers le littoral faire du commerce. Les Malais qui étaient à bord étaient eux aussi des commerçants. Le capitaine était un brave type, toujours soucieux de mon bien-être. Mais je n’étais pas difficile et m’accommodais sans râler du régime riz – tempe – poissons. Malgré le boucan des machines, je dormais comme une souche bercé les vibrations du moteur. Une nuit, je fus juste réveillé par une douleur aigue au bout de mon doigt : j’eus le temps d’apercevoir un gros rat se faire la malle. Mon doigt saignait. Je me rendormis en glissant mes bras le long de mon corps et en me roulant en boule pour parer à une éventuelle attaque. Sale bête. Mais hormis quelques rats, l’hygiène sur le navire n’était pas si catastrophique. A Sanggau, la première escale, le capitaine ordonna à un de ses comparses de me faire visiter la ville. Mais celui-ci, un type antipathique, me fit bien comprendre qu’il n’avait pas envie de m’avoir sur le dos. Il me laissa seul et disparu dans les ruelles du marché très certainement pour aller au bordel. Je ne voyais pas ce qui aurait pu susciter autant d’empressement chez lui à se débarasser de moi.
A Sintang, j’accompagnais le capitaine au marché. Il me demanda de choisir ce que je voulais que nous mangieons. Pour deux euros, transporté, nourri, je choissisais encore le menu pour tout l’équipage et les passagers supplémentaires, une quinzaine de personnes, que nous allions embarquer ! On ne dira jamais assez que le sens de l’hospitalité des Indonésiens est incroyable. Le bateau s’était à peine éloigné du ponton que des hurlements se firent entendre en provenance du marché : des dizaines de jeunes types armés de machettes et de pétoires traversaient en courant l’endroit où nous venions de faire nos courses ! HOU HOU HOU HOU ! On se serait cru dans un western à ceci près que les indiens attaquaient à pied ! Des coups de feu claquèrent. Quatre ans après les affrontements interethniques, deux gangs rivaux s’affrontaient en pleine journée. Je lirais dans les journaux, bien plus tard, que cette bagarre coutâ la vie à un jeune homme, tué d’un coup de fusil. Pour l’heure, nous haussons les épaules et voguons vers Selimbau, village duquel je devrais continuer ma route en vedette.
La journée de navigation jusqu’à Selimbau fut loin d’être monotone. Les autres passagers étaient très curieux de ma présence à bord et me bombardèrent de questions qui dépassèrent très vite le simple cadre de mon voyage chez les Ibans. Puis, des pluies torrentielles tombèrent sans aucune espèce d’accalmie jusque tard dans la nuit. Le fleuve était de plus en plus étroit, et y circuler de moins en moins commode. A de nombreuses reprises, les matelots durent plonger dans l’eau boueuse pour dégager le gouvernail contre lequel des branches et des troncs d’arbres morts s’étaient coincés. La tension de l’équipage était palpable. Le type irascible ne me supportait plus. Pourtant, je restais à ma place et me comportais exactement comme les autres passagers. Quand il traversait le bateau de la proue à la poupe, il me frolait et maugréait dans sa barbe. Je crois que sans la protection bienveillante du reste de l’équipage, il eut été tenté de me débarquer en pleine cambrousse. Vers minuit, je débarquais près d’un petit hotel délabré duquel une vedette partait pour Lanjak dès l’aube. Le capitaine attendit que le tenancier du trou à rats soit réveillé pour continuer sa route et fixa pour moi le prix d’une nuit : 5000 rp, 40 centimes d’euros ! Imbattable ! Mais cet hôtel fut sans conteste le pire bouge infâme dans lequel j’allais passer une nuit. Le matelas de mon lit branlant était infesté de Kepinding, ces espèces de puces voraces, et par les trous du plancher, on pouvait voir l’eau du fleuve clapoter. Le capitaine s’éloigna rapidement, je le rappellais, réalisant qu’il n’avait pas réclamé son dû ! Un brave homme, vraiment.
Au terme d’une courte nuit, j’embarquais avec 5 autres personnes à bord d’une petite vedette en direction de Lanjak, un petit bourg duquel des bus partaient en direction de Nangahbadau, ma destination finale. Après avoir traversé le Kapuas, notre embarcation se faufila par des cours d’eau secondaires jusqu’au lac Sentarum, un lac immense, encombré de végétation, bordé d’habitations sur pilotis, qui nécessite une bonne heure de navigation pour être traversé. A Lanjak, j’eus juste le temps d’avaler un rapide petit déjeuner avant de sauter à l’arrière d’un pick-up vers Nangahbadau. J’expose mon projet de me rendre dans un village Iban aux Indonésiens qui font la route avec moi, et l’un d’eux me désigne les deux seuls passagers qui ne prennent pas part à la conversation animée : un vieux couple tatoué, physiquement différent des autres passagers, plus courts, plus trappus, plus abimés par la vie que les vénérables ancêtres des villes. " Ce sont des Ibans, tu peux les accompagner, ils rentrent dans leur village ". Le vieil homme acquiesce poliment, mais je me refuse à brusquer leur réserve. Je décide que si ces braves forestiers ne me font pas signe de les suivre, je les laisserais tranquilles. Aujourd’hui, je sais bien qu’il m’aurait suffit de leur demander de me présenter au chef de leur village, mais à l’époque, je n’étais pas aussi à l’aise qu’aujourd’hui quand il s’agissait de requérir l’hospitalité. D’autant que je n’avais aucun projet précis qui justifierait ma présence chez les Ibans. Aussi, quand ces vieilles gens sautèrent du pick-up dès que nous fûmes dans Nangahbadau, je les regardais s’éloigner sans un geste pour les retenir. De toute façon, le chauffeur était inquiet de ma présence et tenait à me conduire chez la police pour m’enregistrer, puis chez l’immigration. Je refusais vivement d’aller rendre des comptes à l’immigration, mais ne put éviter le poste de police.
Il était environ deux heures de l’après-midi lorsque j’entrais dans les locaux de la police locale pour demander une Surat Jalan, ce sauf-conduit nécessaire ( ? ) aux étrangers dès que ceux-ci s’aventurent à l’écart des sentiers battus. Malheureusement pour moi, le commissariat venait de déménager et ces braves fonctionnaires, après m’avoir fait poireauter deux heures, m’informèrent qu’ils ne pourraient pas me délivrer le document avant le lendemain. Mais pour se faire pardonner, ils m’offraient le gîte et le couvert dans leurs locaux. D’après eux, le seul hôtel de Nangahbadau, un vague bordel mal-famé, était complet. Comme je n’avais nulle part où aller et surtout le droit d’aller nulle part, j’acceptais contraint et forcé leur " hospitalité ". Je suis bien obligé de mettre des guillemets et vais vous expliquer pourquoi : je dus payer mon bol de nouilles instantané quatre fois le prix normal, et surtout, passais une longue soirée à être interrogé par des flics tous moins perspicaces les uns que les autres. Pas un ne me fit une conversation normale. Chacun leur tour, ils m’interrogeaient, suspicieux, sur les raisons de ma présence ici, en Indonésie ou à Nangahbadau, sur la durée de mon visa, mes ressources, mon travail en France. Ils feuilletaient mon passeport, le regard mauvais. Vers onze heures, j’eus la permission de m’assoupir sur une natte. Le lendemain, j’attendis encore quelques heures avant de me voir délivrer le précieux sésame. Si d’aventure je disparaissais dans la jungle, la police viendrait, grâce au double de ce document, m’y rechercher. Evidemment, dès mon retour, je devrais les informer que je quittais la région pour ne pas être porté disparu. J’imaginais, moqueur, ce ramassis d’incapables décoler leurs grosses fesses de leurs chaises pour venir me chercher chez les Ibans, et filais vers la mairie locale où m’avait-on dit, je pourrais glaner quelques informations.
Dernière édition par M.Fred le 21st Avril 2008, 2:03 pm, édité 3 fois |
|  | | M.Fred

Inscrit le : 19 Mar 2008 Messages : 25
 | Sujet: Re: Chez les Dayak Iban du Kalimantan Ouest, Indonésie, 2001 13th Avril 2008, 9:22 am | |
| TCHOUK-TCHOUK
A la mairie, je rencontrais Welson S., le chef du village iban de Tchouk-tchouk, un nom fictif, vous vous en doutez, parce qu’il n’est pas question de vous voir, alléchés par ce récit sublime, débarquer là-bas pour collecter des anecdotes croustillantes sur les maladresses de votre brave serviteur ! Welson S. est un homme d’une quarantaine d’années, sympathique, dont l’honnêteté ne fait aucun doute, et qui se proposa de me conduire dans son village, doté d’une maison-longue traditionnelle, non ré-aménagée et toujours dépourvue de l’électricité et du confort moderne, ce qui, précisa-t’il, se faisait de plus en plus rare. A deux sur sa moto-cross, nous quittons la ville et nous engageons sur une piste boueuse et sinueuse à travers une forêt secondaire déprimante. Même au cœur de Bornéo, la forêt a été saccagée. La proximité avec la frontière du Sarawak facilitant encore les coupes illégales et le trafic de bois précieux. Après deux chutes dans la gadoue, Welson admet enfin qu’il vaut mieux que je descende de la moto et que je le laisse poursuivre seul. Il m’explique que la piste va se rétrécir jusqu’à la taille d’un sentier mais que je n’ai qu’à continuer tout droit pendant à peine une demi-heure. Puis, il file à toute allure en direction de Tchouk-tchouk.
Je pénètre seul dans le village. Celui-ci se compose de deux uniques maisons. La première est longue d’une centaine de mètres et juchée sur des pilotis de trois mètres de haut. On accède à la terrasse qui s’étend sur toute la longueur part un rondin dans lequel ont été taillées des encoches. Voilà qui promet ! Il va falloir faire gaffe après les soirées bien arrosées ! Sur la terrasse, des personnes d’un certain âge déjà s’affairent à des tâches diverses : ménage, tissage, conditionnement des récoltes… Aucune de ces personnes ne me prête la moindre attention. Les gamins m’ignorent superbement. La deuxième maison est une réplique en modèle réduit de la première. Seul un vieux couple l'occupe. Une grand-mère iban édentée balaye devant chez elles. Ses seins nus tatoués pendouillent jusque sur son ventre. Le village est cerné par la forêt. Un cours d’eau large de quelques mètres seulement traverse l’espace dégagé qui fait face à la longue-maison. Des chiens et des porcs cradingues se poursuivent sous les pilotis de la résidence principale en grognant. Mais déjà, ce bon Welson apparaît sur la terasse et m’invite d’un geste à l’y rejoindre. J’escalade maladroitement l’escalier improvisé. Les quelques Ibans qui assistent à la scène ont l’air navré de mes difficultés à me mouvoir correctement. Je serre quelques mains et suis Welson qui s’engouffre dans la longue-maison. Une gamine m’aperçoit, se fige, éclate en larmes et urine de tout son saoul, terrorisée par la laideur du sinistre individu que précède le chef de son village. Sa grand-mère la réconforte. Je ricane bêtement. Nous pénétrons dans une salle commune obscure. La longue-maison est divisée dans le sens de la longueur en deux parties distinctes. La grande salle sert aux réunions, aux veillées et aux fêtes. La deuxième partie, de dimension égale, abrite les appartements. Les portes d’entrées des appartements donnent sur la salle commune. Je dépose mes affaires chez Welson , salue sa femme et ses enfants intimidés, fait un brin de causette avec mon hôte, puis file à la rivière me décrasser non sans m’être renseigné sur la présence éventuelle de crocodiles. Mais rien à craindre, il y a bien des crocodiles dans cette rivière, mais en aval, au bord du lac. De quelconques grilles les empêcheraient-ils de remonter le cours d’eau si l’envie soudaine les en prenait ? Je m’abstiens de poser cette question stupide et me baigne comme tout un chacun.
La journée n’est guère palpitante. Les villageois sont d’une grande timidité et occupés à leurs tâches quotidiennes. Avant la tombée de la nuit, je remarque une jeune femme dans une belle robe rouge qui se faufile dans un des appartements. Je reconnais la robe. Je n’ai pas dit qu’avant de passer la nuit chez les flics de Nangahbadau, j’ai pris quelques heures pour faire le tour de la ville. Je suis arrivé par hasard dans un bar mal famé au départ de la route pour la Malaisie toute proche. Des types louches se réjouissaient de la présence de jeunes filles sans joies. L’une d’elles portait une robe rouge en satin. La robe de Tchouk-Tchouk. Après un repas tout simple à base de riz et de manioc, un jeune type sympa nous rejoint. Welson lui raconte mes mésaventures avec la police. " Fuck the police " tempête le nouveau venu ! " Ce sont des incapables et des imbéciles, tout ce qui les intéresse, c’est l’argent, ils se foutent bien de ce qui peut arriver aux gens ! " poursuit-il ! Il faut bien expliquer qu’en Indonésie la majorité de la population est confrontée quotidiennement à la corruption de la police. Pour les Indonésiens, la police est synonyme d’ennuis. Ses services se monnayent. Une victime de violences devra débourser des sommes considérables si elle souhaite voir la police rechercher son agresseur. Un criminel multirécidiviste sera relâché s’il a les moyens de payer les hommes qui l’ont arrêté. Souvent, l’uniforme est prétexte à des abus de pouvoir considérables : violences, tortures, racket, consommation et commerce de drogues en toute impunité… La police mène l’enquête à coups de poings dans la gueule. Généralement, elle arrête le suspect numéro un et le cogne jusqu’à ce qu’il signe une déposition rédigée à la va-vite. Les plus résistants tiennent trois jours. La brutalité des tortures varie bien entendu selon la position sociale du prisonnier et la gravité du crime pour lequel il est en cellule. Dans les villages, la police, en sous-effectif, craint parfois les gangs locaux. Peu nombreuse, mal équipée, elle tolère les activités du gang et se rabat sur les plus faibles pour compléter ses revenus. Le divorce entre la population et la police est consommé. Exception faite des familles des policiers, quasiment personne en Indonésie ne se risquerait à prendre leur défense ! A vrai dire, mes interlocuteurs n’en ont pas seulement après la police locale. Le gouvernement central, javanais, musulman, suscite également leur colère : quelques mois plus tôt, une émissaire du gouvernement chargée de je ne sais quelle mission, s’est aventurée jusqu’à Tchouck-Tchouck et a rudement sermoné les malheureux Ibans, comparant ouvertement leur village à une auge à cochons à ciel ouvert. Welson regrettait amèrement que la fonctionnaire soit passée à un moment où tous les jeunes du village étaient absents. Les femmes et les vieillards n’avaient en effet pas osé répliquer et s’étaient laissés humilier sans mot dire.
Le lendemain, je passe ma journée à traîner autour du village. Je suis frappé par l’absence de jeunes. Le village est peuplé d’enfants, de pré-adolescents et de personnes âgées. Welson m’explique que tous les jeunes en âge de gagner leur croûte travaillent illégalement de l’autre côté de la frontière. Je lirais plus tard un article attristant sur la façon dont les villages Ibans du Sarawak sont dépeuplés par l’exode rural (dans le livre de A. Guerreiro, collection Autrement). Les jeunes travaillent à l’extérieur, se spécialisent dans des métiers de plus en plus complexes, et délaissent les travaux des champs qui rythment la vie de leur communauté. Les villages meurent lentement : sans les activités agricoles, de nombreux rituels n’ont plus lieu d’être, un pan entier de la tradition devient inutile...etc. Je réalise aussi que le voyage que je suis en train de vivre aurait sans doute nécessité une meilleure préparation, et notamment des connaissances sur la culture Iban. Pour ne pas bêtement perdre mon temps, je potasse mon bahasa Iban dans un vieux bouquin récupéré à Pontianak et édité par une université de Jakarta. Je constate que la langue Iban et la langue indonésienne sont très proches. Rapidement, j’acquiers quelques formules à même d’épater la gallerie : " Hé, grand-père, où sont les gens qui étaient là tout de suite ? Sida pegi ke umai ? (ils sont partis aux champs ?) " ! La grande classe!
Le soir, quelques jeunes hommes que je n’avais jamais encore rencontrés sont rentrés au village. Beaucoup moins inhibés que leurs aînés, ils ont l’air bien décidés à me mettre une bonne cuite. Mon hôte a sorti ses réserves d’alcool, du tuak (vin de palme) et de l’arak (alcool blanc de riz), distillés ici même. Pour bien montrer à mes nouveaux amis que ça n’était pas parce que je grimpais dans la longue-maison à quatre pattes que j’étais une mi-portion, j’avalais d’un trait plusieurs verres. L’ancêtre qui habite tout seul avec sa femme daigna nous rejoindre. Mais ne parlant pas indonésien, il fut un peu exclu. Ses camarades hilares lui traduisaient les passages les plus croustillants de notre conversation, mais il rigolait à peine. Un des jeunes m’expliqua que le vieil Iban était la seule personne du village à avoir connu la chasse aux têtes. Lorsqu’il était en âge de prendre femme (dans les années 40, date à laquelle les chasses aux têtes était pourtant officiellement éradiquée de la surface de Bornéo depuis quarante ans), les Ibans des alentours avaient encore pour coutume d’offrir une tête fraîchement coupée à la femme qu’ils convoitaient. Le vieillard avait donc décapité un ennemi (en fait, quelqu’un d’extérieur à la tribu) et s’était présenté à la porte de sa dulcinée avec son trophée. Celle-ci, séduite par ce beau présent, était tombée folle amoureuse du beau guerrier (Bon, là, j’interprète un peu…). Par contre, elle avait refusé de partager avec son promis le foie du malheureux. Ce qui, me précisa le jeune homme, arrangeait bien le Roméo des îles, qui était un peu dégoûté à l’idée de manger un foie humain. Je crois qu’avant de poursuivre, il convient de préciser que la chasse aux têtes était une activité certes un peu violente mais tout à fait ritualisée. La tête coupée était amenée au village de la petite troupe qui s’était mise en chasse, et recevait tous les honneurs. Les guerriers demandaient longuement pardon au défunt tout en lui faisant remarquer qu’à leur place, il aurait fait pareil (authentique ! Lisez " Totem et Tabou ", du père Freud). On déposait devant la tête des aliments et des cigares. Chaque année, le trophée était ressorti pour les besoins rituels de la communauté. La tête momifiée était l’élément clé de rituels destinés à assurer le succès des récoltes, la protection contre les maladies, les accidents. Autrement dit, le rituel de la chasse aux têtes ne doit pas être confondu avec les mutilations commises sur des cadavres en temps de guerre. La chasse aux têtes en tant que tradition n’existe plus depuis belle lurette. L’alcool commençait à faire son effet. Abrutis de fatigue, mes compagnons se retiraient les uns après les autres. Je m’aventurais dehors, en pleine nuit, dans les fourrés, le temps de faire une grosse commission (amis de la poésie, bonsoir, vous pouvez m’attendre au paragraphe suivant, j’arrive !). Alors que je me refroquais tant bien que mal avant d’être entièrement dévoré par une nuée de moustiques bruyants, je me figeais, entendant un bruissement inquiétant dans les buissons qui m’entouraient. A peine m’éloignais-je d’un pas ou deux, qu’une bande de gorets et de chiens pouilleux se ruait, surexcitée, pour engloutir sans autre forme de procès mes excréments !
Le lendemain, je décidais de quitter Tchouk-Tchouk pour Tong-Tong, un autre village Iban à deux heures de marche. Un habitant de ce village était passé la veille et m’avait assuré que ma venue serait accueillie avec grand plaisir. Maladroitement, en guise de dédommagement, j’achetais à Welson tout son stock d’arak, soit à peu près 5 litres. En réalité, chez l’habitant, il ne faut surtout pas avoir de complexes à glisser un petit billet dans la main de la maîtresse de maison au moment du départ. Chez des gens très pauvres, ce geste sera apprécié comme un coup de pouce conséquent, et ne remettra pas en cause pour autant l’amitié et la grande gentillesse de nos hôtes. En fait, seuls les occidentaux ont des complexes à parler d’argent. Les Indos ne sont pas dupes. Même un intérimaire (j’étais intérimaire à cette époque) est un type richissime et chanceux comparé aux paysans des campagnes les plus obscures. J’ai oublié de préciser que d’autre part, je n’étais pas venu les mains vides à Tchouck-Tchouck, j’avais remis à Welson (ne pas commettre l’impair de faire des cadeaux aux enfants et de ne rien offrir aux aînés !) un petit colis rempli de médicaments, de café, de sucre et de cigarettes… une entrée en matière indispensable. Et puisque nous sommes dans les leçons de standing dispensées à tout va (" Le maintien chez les Ibans du Kalimantan Ouest, première leçon "), sachez, jeunes gens, que les efforts que vous consentirez à faire pour honorer la cuisine locale seront très appréciés. Plusieurs années avant moi, un Belge était venu deux jours à Tchouck-Tchouck. Visiblement outrés, les Ibans du village m’apprirent en parlant tous en même temps que cet homme était un grossier personnage : au moment de passer à table, le Belge s’isolait, et puisait dans ses réserves de biscuits sans partager, ni toucher ni au riz, ni aux feuilles de manioc pilées… un crime de lèse-majesté ! |
|  | | M.Fred

Inscrit le : 19 Mar 2008 Messages : 25
 | Sujet: Re: Chez les Dayak Iban du Kalimantan Ouest, Indonésie, 2001 13th Avril 2008, 9:23 am | |
| | TONG-TONG
Le sentier jusqu’à Tong-Tong serpentait entre des collines tapissées de savanes secondaires et de plantations. Les décors étaient absolument somptueux, très proches de l’idée que je me faisais des paysages des parcs naturels africains, mais là encore, nulle trace de forêt primaire. Au bout de deux heures de marche environ, je pénétrais dans le village de Tong-Tong, composé d’une maison-longue et de quelques habitations individuelles dispersées. L’accueil fut beaucoup plus chaleureux qu’à Tchouck-Tchouck : dès que les cris des enfants annoncèrent mon arrivée, les Ibans qui travaillaient à proximité laissèrent en plan leurs outils et accoururent pour me saluer, amusés de voir un blanc dans leur village. Je fus rapidement entouré par des hommes, des femmes et des enfants souriants et curieux. Le grand jeu des femmes était de se saisir des tout-petits et de les soulever face à moi, à hauteur de mon visage, jusqu’à ce qu’effrayés, ils éclatent en sanglots. Plus tard, le chef du village me confierait que le dernier occidental a être venu leur rendre visite était un missionnaire hollandais, passé pour la dernière fois une quinzaine d’années auparavant. Pour l’heure, je fus reçu par le jeune frère du chef, Martinus, un homme d’une cinquantaine d’années, solide, tatoué sur les bras, la poitrine et le dos de motifs empruntés aux traditions chinoises et occidentales : tigres, pin-up, aigle, dragon…
Après m’être débarbouillé et reposé, Martinus me fit visiter les alentours de son village et me présenta aux Ibans que nous rencontrâmes en chemin, sauf aux jeunes femmes, qui en m’aperceveant filaient la tête basse, décontenancées par mon charme (ça n’est qu’une hypothèse, hein). Le soir, je fus l’attraction de la veillée dans la maison-longue. Les jeunes du village venaient de rentrer d’un bref séjour de l’autre côté de la frontière, et c’était une petite foule d’une centaine de personnes qui était assise tout autour de moi, curieuse des raisons de ma présence ici. Lorsque je réussis à faire admettre, non sans mal, à mes interlocuteurs que je n’étais ni l’envoyé d’une quelconque Eglise occidentale, ni un membre de l’ONU venu constater le dénuement des villages ibans, la déception fut perceptible sur les visages de l’assemblée. Mais pour ne pas conclure cette entrée en matière de façon complètement pessimiste, Martinus me fit promettre que sitôt rentré en France, je parlerai au chef du gouvernement pour qu’il consente à faire quelque chose pour Tong-Tong, ne serait-ce qu’installer le téléphone public, puisqu’à Tong-Tong, on avait déjà l’électricité. En effet, il était de notoriété publique à Tchouk-Tchouk et Tong-Tong que le gouvernement majoritairement chrétien de M. Chirac, là-bas, en Amérique, était infiniment plus généreux avec les Dayaks de tout poil que le gouvernement central de Jakarta, plutôt musulman. Je n’eus pas le cœur de décevoir une requête aussi naïve et promis de faire mon possible. Puis, Martinus fit apporter mon cadeau de bienvenue, les 5 litres d’arak de Welson, aromatisés au piment oiseau vert, et disposa quelques verres devant nous. J’eus l’honneur de boire le premier, et pour prouver que je n’étais pas un aventurier au rabais, descendis mon verre d’un trait : " ooooohhh " firent les femmes, impressionnées. Le naturaliste Pierre Pfeffer a très justement écrit dans les années 60 que le risque qui guettait les explorateurs à Bornéo n’était pas la malaria, les crocodiles ou les serpents géants, mais plutôt une bonne cirrhose du foie ! Pourtant, ce soir-là, je n’eus pas le loisir de me saouler. L’arak fut partagé entre tous les hommes de la maison, et nous eûmes chacun juste de quoi nous mettre le feu aux joues. A un moment, je sortis de mon sac mon livre sur la langue iban. Ce bon Martinus chaussa ses lunettes et en direction d’une assistance subitement silencieuse, entama une lecture scrupuleuse, à voix haute, depuis l’avant-propos et les remerciements. Je remarquais, pendant que Martinus lisait lentement (" L’auteur tient à remercier, le professeur Abdullah, le très cher chef du sub-district de Nangagougou est… etc "), les clins d’oeils complices de quelques jeunes Ibans amusés par l’attitude protocolaire de leur aîné. Plus tard, Martinus lisait à voix haute quelques phrases en Iban, constatant pour le plus grand plaisir de l’assemblée de nombreuses erreurs. A chacune d’entre elles, Martinus m’expliquait patiemment : " Vois-tu, on ne dit pas berjalai, mais bejalai… ah ah ce livre est vraiment plein de fautes ". En tout cas, il fallait vraiment y mettre du sien pour se sentir mal à l’aise au milieu des Ibans de Tong-Tong !
Je ne restais à Tong-Tong que deux jours et deux nuits. Malheureusement, j’avais emporté trop peu d’argent pour m’éterniser (je tenais à dédommager les Ibans des frais occasionnés par ma présence) ou pour poursuivre ma route vers Sentarum à travers la forêt. D’autant que pour rallier le grand lac et le petit village de pêcheurs malais en aval, il fallait affréter une pirogue, les sentiers dans la jungle étant inondés. D’autre part, une blessure superficielle au talon commençait à sérieusement s’infecter, et la bétadine que j’appliquais régulièrement n’avait plus d’effet puisque dès que je quittais la maison des Ibans, je pataugeais immanquablement dans la boue ou l’humidité. De toute façon, j’avais très mal préparé mon voyage et sans connaissances préalables, sans un ou deux centres d’intérêts précis, mon séjour en pays Iban n’avait que peu d’intérêt : les villageois étaient très occupés, et n’avaient guère le temps de me promener à droite à gauche. Martinus et son grand frère, le chef, se désolaient de ne pouvoir m’emmener à la pêche ou en forêt, mais ils avaient tous les deux des tâches urgentes à accomplir. Je passais un long moment à observer Martinus fabriquer la lame d’une machette à l’aide d’une forge artisanale. Je rendais visite à un vieux chasseur qui vivait un peu à l’écart du village et qui détenait en captivité une biche et des singes. Le vieil homme me montra fièrement la peau du petit crocodile qu’il avait attrapé la semaine précédente dans la rivière. L’animal était entré par mégarde dans une nasse à poissons et avait logiquement terminé dans l’assiette du pêcheur et de ses proches. Je terminais ma journée en allant traîner mes guêtres du côté de la rivière qui filait vers le lac, à 4 heures de pirogue. Les plantations se raréfiaient, la végétation se faisait plus dense, inquiétante, une forêt magnifique que je regrette aujourd’hui de ne pas avoir exploré.
LE RETOUR
Je pris congé de mes hôtes le lendemain vers 9 heures, et regagnais seul Nangahbadau par un petit sentier boueux. Au terme de trois heures de marche éprouvantes, j’arrivais en ville. Grâce à l’aide d’un brave type compréhensif, je réussis in extremis à rattraper l’unique bus en partance pour Putussibau. Je grimpais dedans, raisonnablement moqué par les autres passagers impeccables : mes vêtements étaient imprégnés de boue, de crasse et trempés de sueur. Mais la route (piste ?) pour la ville était dans un tel état, que tous arrivèrent à destination aussi cradingues que je l’étais au départ : à deux reprises, nous fûmes contraints de descendre dans la boue pour laisser le bus tout-terrain grimper une pente glissante, puis, nous fûmes obligés de le pousser et de le tirer pour le faire sortir de profondes ornières inondées, pour le coup, la moitié des passagers se cassèrent la figure dans la gadoue. Enfin, nous prêtames main-forte aux passagers du bus précédent qui s’était couché sur le côté au pied d’une colline (heureusement, sans faire de blessés): une fois de plus, il fallut barboter dans la boue. Seuls quelques types se tenaient à l’écart lors de ces opérations délicates, mais je savais qu’une participation active de ma part était appréciée de tous : gotong-royong oblige, gotong-royong ou ce système d’entraide villageoise cher à l’Indonésie.
J’ignorais par contre que l’homme qui avait dirigé le chantier de construction de cette piste à travers la jungle dix ans auparavant deviendrait deux ans plus tard mon beau-frère par alliance. Le chef de ce chantier venait d’épouser la sœur aînée de mon épouse lorsqu’il entreprit de construire une route de Putussibau à Nangahbadau. Il avait emmené sa femme à ses côtés. Rapidement, et comme beaucoup des ouvriers, elle contracta la malaria. Elle n’y survécut pas et fut emportée par la maladie juste après avoir été rapatriée dans son village natal à 800 km de là. Les récits de mon beau-frère (puisqu’il épousa, en secondes noces, une des autres filles de la maison) témoignent de la sauvagerie du pays Iban jusque dans les années 90. Certains villages le forcèrent à faire des détours lointains. D’autres à contourner des lieux sacrés, hantés ou maudits. Tous, pourtant chrétiens, s’en remettaient à leurs traditions ancestrales, à leur adat, pour " gérer " (Dieu que je n’aime pas ce mot) l’irruption sur leur territoire de nouveaux venus. Des récits fascinants mais extrêmement alarmistes quand on considère le laps de temps extrêmement court qu’il a fallu à la modernité pour boulverser cette réalité. Les Ibans sont loins d’être des sauvages en voie de clochardisation, mais très vite, ils firent les frais de la modernisation (destruction du milieu naturel sur lequel ils fondèrent leur culture, disparition de leurs traditions, de leur organisation sociale propre…), sans savoir de façon aussi efficace que d’autres groupes (Javanais, Madurais, Malais…) en tirer les avantages (modernisation de l’agriculture, accès à la scène politique…).
Je regagnais Pontianak au terme d’un voyage en bus éreintant. Mon pied était enflé et suintait. Les infirmières du puskemas diagnostiquèrent une infection " cukup parah ", " relativement grave ". Mais peu importe, deux jours plus tard, j’allais croiser la route de celle qui est aujourd’hui ma femme… une histoire d’amour moderne, âpre parfois, mais ô combien magnifique !
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|  | | | Chez les Dayak Iban du Kalimantan Ouest, Indonésie, 2001 | |
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