Marion

Age : 22 Inscrit le : 13 Mar 2007 Messages : 34 Localisation : Paris
| Sujet: Lettre à Phnom Penh Lun 15 Oct - 19:52 | |
| Phnom Penh je te quitte.
Je ne suis pas tout à fait partie, et déjà j’écris ces mots. Puisqu’une lettre d’adieu, une lettre d’amour, se prépare, se réfléchit, s’écrit et se réécrit.
Phnom Penh je te quitte puisque mon destin m’arrache à toi, puisque nos deux mondes sont trop différents, puisque je ne peux pas rester…
Phnom Penh je te quitte après trois mois à t’aimer, à te détester, à tenter de te comprendre, parfois avec succès, souvent en vain…
Phnom Penh je te quitte, et pourtant tu m’avais marquée dès les premières minutes de notre rencontre. Ta chaleur, malgré le soir tombant, m’a frappée comme un coup de poing que l’on n’aurait pas mérité. En deux minutes j’étais en eau, et tu semblais jubiler. Mais à cette cloche assommante, je m’y suite faite.
Phnom Penh je te quitte, et tu n’avais pas fait grand-chose pour m’accueillir que de m’offrir une vision obscure sur tes rues peu éclairées.
Phnom Penh je te quitte pour une autre capitale, plus grande, plus « capitale »… Tu n’as jamais eu la prétention de ton titre au vu de tes homologues du Monde et cette modestie m’a touchée.
Phnom Penh je te quitte et pourtant je m’étais habituée à toi.
Tu as mis mes sens à rude épreuve.
A ma vue, tu as étalé ta misère. D’enfants nus sur tes trottoirs, de femmes affamées, d’hommes estropiés. Mais tu m’as aussi offert tes sourires, tellement gratuits.
Et ça je ne l’oublierais pas car tu m’as réappris une chose que chez moi plus personne ne connaît.
A mon ouie, tu as appris à compter les cris du gecko après avoir fait un vœu. Tu m’as familiarisée avec ta langue maternelle et avec les raclements de gorge incessants. Avec les plaintes de tes enfants, avec les bruits inconditionnels de tes klaxons.
A mon odorat, tu as soumis tes déchets omniprésents, comme par provocation, et tout le cocktail de tes rues : poisson séché, durian, coriandre, porc caramélisé, fleurs de lotus, encens et j’en passe…
A mon goût, tu as permis des expériences incroyables : tes vers à soie, tes serpents, tes araignées, ton durian, tes fleurs de lotus, mais aussi ton amok, ton lok lak, ton jus de canne…
A mon toucher, tu as donné ta poussière et ta moiteur, celle que l’on garde tout au long de tes journées.
Et tu m’as donné ta pluie. Ah, ta pluie… Tu as tenu à ce que je la connaisse parfaitement, jusque dans mon lit, jusqu’à mes os.
Phnom Penh je te quitte et tu es mon syndrome de Stockholm…
Tu m’as enlevée à ceux que j’aimais mais tu as donné le change en me présentant d’autres personnes, différentes, particulières, incroyables, inoubliables…
Phnom Penh je te quitte sans te connaître complètement. Et pourtant j’ai essayé… Ta culture, tes légendes, tes superstitions, ta chaleur, ta vie quotidienne, ta religion, tes gens…
Phnom Penh, tes gens… Tellement tout, tellement toi. Ton sourire, ta générosité, ta curiosité et parfois ta cruauté, ton caractère capricieux, mais ta volonté de sortir de la misère.
La misère dans tes murs… Et tes buildings qui s’étirent comme une plaie béante, tes fils électriques qui menacent de s’écrouler, tes ruelles insalubres qui logent des familles entières.
Phnom Penh tu es mon paradoxe et je te quitte avec regrets et soulagement, avec une profonde tristesse et une envie d’ailleurs…
Mais toi tu t’en fous ! Tu es as vu d’autres, la belle affaire. Tes gens de passage pour deux semaines deux mois ou deux ans. Je sais que tu sauras me remplacer dès que j’aurai tourné le dos. Tu en as vu d’autres et tu en verras encore…
Et pour ça je te déteste… J’aurais des larmes comme pour toutes mes histoires d’amour et tu resteras en moi autant que toi tu m’oublieras…
Phnom Penh je reviendrais, mais déjà je sais que tu auras changé et si je te quitte c’est peut être aussi pour ça. Et j’enfouirai en moi ton image comme celle d’un amour d’enfance qui ne ressemble plus à celui que l’on a connu, que l’on a aimé.
Phnom Penh, ta langue permet de dire ses sentiments d’homme à femme ou de femme à homme, mais pas de femme à femme.
Ma langue me le permet.
Je t’aime |
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n'Aline

Age : 25 Inscrit le : 12 Mar 2007 Messages : 755 Localisation : Lyon
| Sujet: Re: Lettre à Phnom Penh Lun 15 Oct - 20:26 | |
| et moi qui croyais qu'il n'y a pas de mots pour décrire ce qu'on ressent après des mois de vie à l'étranger... Merci, tellement merci d'avoir reussit à écrire ça... mais ne me refait plus ça, je suis trop émue ! _________________ vivement les vacances ! |
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Nath'

Age : 29 Inscrit le : 29 Mai 2007 Messages : 232 Localisation : ici mais déjà ailleurs
| Sujet: Re: Lettre à Phnom Penh Lun 15 Oct - 22:15 | |
| Cette lettre d'amour est bouleversante de sincérité, d'authenticité, de réalisme...
Moi aussi je suis tout émue : je me suis sentie comme projetée à Phnom Penh...
Une chose est sûre, Phnom Penh continuera de vivre à travers toi...
Merci de nous avoir fait partager ta vision de Phnom Penh. |
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Barbot

Inscrit le : 10 Sep 2007 Messages : 74 Localisation : Sud-Est
| Sujet: Re: Lettre à Phnom Penh Mer 17 Oct - 16:00 | |
| Magnifique texte qui retrace tout à fait Phnom Penh si mystérieuse parfois , bravo Marion . _________________ @+ Marco . |
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rogerbarthas

Inscrit le : 24 Mai 2007 Messages : 7
| Sujet: Re: Lettre à Phnom Penh Ven 19 Oct - 10:52 | |
| Bonjour Marion ! Depuis bien longtemps je n'avais pas ressenti une aussi forte émotion à la lecture d'un texte. Merci de ce partage... A bientot ...à Phnom Penh! |
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Yann Yann


Age : 36 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1667 Localisation : Marseille
| Sujet: Re: Lettre à Phnom Penh Ven 19 Oct - 19:13 | |
| Du Cambodge je ne connais rien. De toi Marion, pas grand-chose non plus. Sinon ta fougue et l’amour qui transpire dans les MP que nous échangeons avec ta mère.
De tes carnets sur Tashi Delek, c’est celui que je préfère. Tout est là. Sensibilité, émotion, souvenir et talent.
Les émotions sur le vif sont colorées mais elles prennent toutes leurs saveurs, une fois revenu à la maison.
Des galères, des dialogues intérieurs on ne retient que l’essentiel. Le voyage, notre rencontre avec le pays.
Touché en tant qu’administrateur d’avoir choisi TD pour la publication de ton carnet, je t'envoie aussi mille mercis pour l’émotion que tu as su remuer en moi.
Continue ainsi.
yann _________________ L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. www.yannsenant.com |
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Marion

Age : 22 Inscrit le : 13 Mar 2007 Messages : 34 Localisation : Paris
| Sujet: Re: Lettre à Phnom Penh Ven 19 Oct - 19:48 | |
| Yann, une lettre intime comme celle-ci ne peut être partagée que sur un forum intime comme le tien.
La chaleur de vos réactions me touche.
Merci |
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Yann Yann


Age : 36 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1667 Localisation : Marseille
| Sujet: Re: Lettre à Phnom Penh Sam 20 Oct - 8:02 | |
| | Citation: | | Yann, une lettre intime comme celle-ci ne peut être partagée que sur un forum intime comme le tien. |
Merci Marion. Mais je considère que TD est notre forum, pas le mien.  _________________ L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. www.yannsenant.com |
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Alan

Age : 53 Inscrit le : 09 Mar 2007 Messages : 1420 Localisation : Nice Côte d'Azur .......
| Sujet: Phnom Penh ...... Sam 20 Oct - 12:11 | |
| Je vois que cette ville t'a laissé des empreintes au fond de l'âme ..... je sais et connait aussi les joies et souffrances que cette ville peut laisser au fond de soi ..... j'y ai vécu de belles pages, d'autres plus sombres, j'ai croisé des destins faits de désespoir, j'ai essayé d'apprivoiser ce qui ne pouvait l'être avec l'amitié et même l'amour .......
J'ai des traces profondes que j'essaye de cautériser ..... j'y arriverais tant est que l'on peut trouver la personne qui peut aider pour celà .....
Tu sais alors comment cette ville peut faire mal ..... mais aussi tu sais qu'un sourire d'enfant peut aider à croire en des jours meilleurs pour tout un peuple .....
Actuellement je n'y crois plus ...... tu es plus jeune alors porteuse de plus d'espérance, et celà fort heureusement ......
Je ne pense pas retourner dans cette ville, je remuerais trop de souvenirs, je perturberais à nouveau ma nouvelle vie qui m'apporte paix et bonheur, et celà je ne le veux point et me laisse désormais posséder par un égoisme derrière lequel je me retranche ......
Je ne veux plus parler du Cambodge ...... j'en parle là car je sens bien au travers de tes écrits ce qui m'a également troublé et perturbé, et je voulais saluer le courage de ta volonté à exprimer tes sentiments pour cette ville .......
Un jour on ferme une page et on s'aperçoit que le monde est faite d'autres pages à remplir aussi d'émotions ...... alors on retrouve le sourire de l'âme et on peut continuer ainsi à remplir sa page de vie ......
Je te le souhaite ...... _________________ Alan
"Voyageurs égarés dans ces contrées inviolables, gardez vous des étonnements et des surprises; vous avez atteint le domaine des merveilles, la terre qui reçut la visite des dieux " Roland Meyer - Sarami , danseuse cambodgienne
www.taiderpourlase.com |
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