Yann Yann


Age : 36 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1640 Localisation : Marseille
| Sujet: La légende des sirènes( suite et fin) Mar 24 Avr - 12:35 | |
| Notre nuit a été aussi agitée que les branches de palmes et le ressac sur les plages. On a hyper mal dormi. Et le vent semble ne pas vouloir faiblir. Le temps se gâte.
Nous avons malgré tout encore la journée pour profiter de l'île, le rendez vous avec le pêcheur est fixé à quinze heures cet après midi.
L'état de la mer m'inquiète, les vagues sont déjà formées et risquent de prendre davantage de volume au fur et à mesure que le jour avance.
Nous revenons vers midi d'une tentative sous marine supplémentaire quand deux bateaux s'approchent de l'île. J'avais vu juste ce matin.
Le pêcheur m'explique qu'il ne faut pas attendre davantage car la mer sera impraticable en début de soirée.
Nous partons à la hâte, remballons rapidement nos affaires en prenant soin de protéger ce qui doit l'être. Nos quatre sacs à dos vont dans le premier bateau, nous dans le second. Cela risque de bastonner.
Point besoin d'être fils d'une terre de marins pour voir que l'allure de la charpente et de la proue n'est pas étudiée pour prendre la houle. Le fond est plat, le fend lame inexistant. On va s'en prendre plein la tête.
On s'installe en calant tant bien que mal ce que nous souhaitons préserver entier, notre dos et notre derrière. A peine sortis de la baie, le rodéo marin entame son interminable et frénétique secousse. D'un bras ferme je bloque Morgann contre mon corps; de l'autre j'agrippe le pommeau du cheval fou, la quille. Les bras se tétanisent rapidement. Loïck et Isa se réfugie sous une des traverses de la coque. Bien qu'expérimenté le pêcheur choisit de prendre les vagues de face. Un calvaire pour les organismes.
Chaque franchissement montant, les vagues giflent nos visages et maintiennent par force nos paupières fermées. Chaque bascule descendante s’apparente à un massage de catcheur. J'ai beau changer de position rien y fait, j'aurais au mieux l'arrière train couleur arc en ciel.
L'épreuve dure trois heures.
Nous arrivons éprouvés et exténués à Kampung Kuala Abai. La douleur se lit sur nos visages croûtés de sel.
L'accueil souriant de la famille chez qui nous sommes reçus pour dîner ce soir nous fait oublier pour quelques secondes notre aventure.
Le deuxième bateau arrive quelques minutes plus tard avec nos sacs, devenus pour l'occasion des serpillières.
Nous prenons possession de notre chambre au « Medan ikan bakar ». Rinçons et étendons rapidement nos dix kilos de linge. Seuls voyageurs dans le coin, nous attirons instantanément les regards et les attentions. Plusieurs femmes du village nous apportent de petits trépieds en bois pour étendre notre linge.
Reliés entre eux par des passerelles en bois, les dix bungalows de Medan font face à Kampung kuala Abai.
Les sourires pleuvent autant que notre linge goutte. Isabelle et les enfants ne tardent pas à être invités par un groupe d'adolescents à jouer aux cartes. Peu coutumier et manquant d'intérêt aux jeux de cartes, je préfère garder le retrait afin de privilégier l'observation.
Un pas de porte en guise de tapis de jeu, les joueurs forment un cercle et s'assoient. Isabelle explique alors par mimétisme, onomatopées, mimiques et gestes communicants la règle du Chaoui. La pédagogie du clownesque semble faire ses preuves, les réactions d'enthousiasme et la compréhension sont immédiates.
Après quelques minutes une femme m'agrippe le coude et m'indique du doigt la terrasse sur pilotis surplombant l’Abai. Je marque un temps de réflexion, je ne saisis pas sur le moment ce qu'elle souhaite me dire. J’aperçois alors un bras s'agiter et m'inviter d'un geste à partager un kopi (café) et quelques pisang goreng (bananes fries).
Penaud, je rejoins le groupe de huit hommes.
On me tire une chaise, je m'assois au centre de la tablée. En une seconde mon moment devient frisson.
Un tourbillon intérieur, un dédale affectif cherchant à accorder au mieux mes émotions et ma raison. Je veux jouir dans la plus grande tranquillité cette rencontre, sans me réduire à la seule fonction langagière.
Timides, impressionnés. Un court silence s'installe. On s'observe. On se sourit.
Une femme prend en main la communion en me tendant l'assiette de bananes fries. Je me sers et en porte une à ma bouche.
- Je ponctue ma bouchée par un Bagus ! (Excellent)
Les rires sont instantanés, je ris avec eux. Et ne souhaitant pas les priver d'une telle opportunité, je poursuis en déballant mon artillerie de mots en malais.
Ma parure est bien ridicule pour prétendre à entamer une conversation, mais ils semblent honorés de l'effort.
Jusque là silencieux; se suffisant à observer, l'homme assis à ma droite prend la parole.
Dans un anglais impeccable il me demande depuis combien de temps nous sommes en Malaisie. Surpris de rencontrer à cette table une personne anglophone, je lui réponds en bafouillant.
D'une soixantaine d'années, l'homme est un scientifique retraité et d'origine Bajau comme tous les habitants de Kampung Kuala Abai. Il m'explique qu'il travaillait dans l'étude sismique sur Kudat au nord de Bornéo; et que les relations internationales étaient aussi son quotidien.
Je rebondis en l'informant que nous en revenons et que nous avons été subjugué par la beauté des plages de Simpang Mengayau, la pointe à l'extrême nord de Sabah. Comme un père à son fils, il coupe chaleureusement mon élan en posant sa main sur la mienne. Il traduit nos jours passés à la patiente tablée. Ecoutes, regards, réactions. Ils m’invitent à poursuivre en me proposant un autre kopi.
Vers dix huit heures deux autres hommes rejoignent la terrasse du Medan, des fonctionnaires chargés de vérifier et de faire appliquer les quotas de pêche. Ici la reine c'est la gambas. J'explique qu'en France, nous voyons sur nos étals de surgelés des gambas provenant de Malaisie. Ils sont sciés.
Entre deux discussions, je profite pleinement de la vue qu'offre la terrasse. Un panorama somptueux sur le Mont Kinabalu, ses hautes cascades coiffées de brumes et habillé du bruit de la vie sur le limon de l'Abai...Un lieu magique pour les yeux et les oreilles.
Au même rythme que le soleil, l'heure a tourné. Je remercie chaleureusement mes hôtes en leur expliquant que je dois m'éclipser. Ne l'entendant pas ainsi, deux d'entre eux se lèvent et nous invite à partager leur repas ce soir.
Dur et compliqué de dire un non après ces instants. Je leur parle alors de GR, de Yanti et de leur invitation passée. Ils comprennent mais réitèrent leur hospitalité pour demain. Embarrassé je leur explique que nous devons partir impérativement demain matin pour prendre notre avion pour Tawau à Kota Kinabalu.
Faudra vraiment que l’on revienne. Pour eux. Pour nous.
Il dix neuf heures trente, GR est à l’heure. Il s’est fait prêté un véhicule pour venir nous chercher. Nous roulons sept courtes minutes avant de s’arrêter. Nos hôtes vivent sur une petite baraque flottante, vivant au rythme des caprices respiratoires de l’Abai. Ce soir c’est pleine mer, et devons franchir quelques plateformes chancelantes en jouant à l’équilibriste sur de vulnérables passerelles. Nous arrivons toutefois à bon port, chez eux.
Embrasés de la lumière douce qu’offre la lune ; une quinzaine de visages scrutent notre arrivée, assis sur la grande terrasse.
Modestie et précarité matérielle. Richesse et luminescence humaine.
Quand GR nous présente à ses parents, l’émotion est palpable. Nous sommes gauches, ignorons comment s’y prendre. On laisse faire, de peur d’offenser. La mamie me prend les mains, avant d’explorer tactilement les bras et les joues de mes enfants.
Nous sommes ensuite guidé à table. Quatre couverts. Comme dans n’importe quel restaurant. Nous sommes pantois. Nous nous asseyons quand même.
Vient alors cinq plats de poissons et de légumes cuisinés humblement merveilleux. Trop d’honneur, trop de tout.
Nous attendons un instant, interrogatifs.
GR nous convie à manger. Je lui réponds gestuellement de notre désir de les avoir à table avec nous. Il me remercie par la négation et reformule son intention de départ, en m’indiquant qu’ils mangeront après nous. Nos restes. Puis les restes du patron pêcheur de GR. Je me résigne et me fait violence en traduisant cette dynamique en une pratique culturelle.
Nous mangeons tout quatre affectivement bousculés.
Tant intense, tant dérangeant. Je ne trouve pas encore les mots aujourd’hui pour ce carnet.
Alors les dugongs dans tout ce dédale ? Dans toute notre aventure de ces trois jours, la légende des sirènes…
Si pour Mantanani la légende n’est restée qu’au mirage et à la déception écologique ; Kampung Kuala Abai s’est fait le territoire des sirènes, de la courtisane du fils de la terre de marins que je suis…
Si votre navire rencontre les chants d’amour de ce village ; ne vous attacher pas au mât, ne vous boucher pas les oreilles de cire…Oubliez vous et vivez cette rencontre inoubliable avec les bajaus, les seules vraies sirènes de Bornéo. _________________ L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. www.yannsenant.com |
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teamten

Age : 38 Inscrit le : 31 Mar 2007 Messages : 140 Localisation : sud-est
| Sujet: Re: La légende des sirènes( suite et fin) Mar 24 Avr - 14:06 | |
| | On a beau etre émerveillé par les magnifiques paysages que nous offre le monde, rien ne vaudra jamais autant que de belles rencontres humaines comme celle(s) que tu as vécu... |
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pascale Modératrice


Age : 48 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1783 Localisation : Sud Ouest
| Sujet: Re: La légende des sirènes( suite et fin) Mar 24 Avr - 14:45 | |
| Merveilleux moment à te lire. Merci !! _________________
Pascale. |
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Yann Yann


Age : 36 Inscrit le : 07 Mar 2007 Messages : 1640 Localisation : Marseille
| Sujet: Re: La légende des sirènes( suite et fin) Mar 24 Avr - 15:07 | |
| Sympas tous les deux....même si je l'avoue qu'il redondonne avec quelques autres de mes carnets. merci _________________ L'extraordinaire se trouve sur le chemin des gens ordinaires. www.yannsenant.com |
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